HERO%, spectacle de danse-théâtre créé en mars 2015, était repris au Théâtre de la Vie du 15 au 19 novembre 2016. La performance, suivie par cinq cartes blanches réalisées par des collaborateurs de la chorégraphe, a pris la forme d’une soirée festive, drôle, émouvante, décalée et vibrante.

La soirée avait été organisée à l’occasion des vingt ans de la compagnie de Karine Pontiès, la Dame de pic. Elle a tourné autour d’une question : qu’est-ce que l’héroïsme ? Au cinéma ou à la télévision, nous sommes bombardés par des figures d’hommes extraordinaires, prêts à risquer leur vie pour le triomphe du Bien contre le Mal. Karine Pontiès a voulu offrir une réponse à ces images infaillibles : Éric Domeneghetty, l’interprète de HERO%, semble se vouloir invincible mais ne fait jamais que courir après le monde. Tour à tour viril, fragile, perdu, acrobate, désespéré ou blasé, le danseur livre une performance physique et théâtrale impressionnante.

La scénographie se compose de deux murs légèrement inclinés sur lesquels sont projetés des fonds abstraits ou figuratifs – pluies d’étoiles, murs de béton qui défilent, papier peint, couleur unie. Un carré de lumière sur le sol délimite une pièce entre ces murs.

Ce dispositif permet à l’interprète de rester au même endroit tandis que le monde autour de lui se fait et se défait, sans qu’il puisse le contrôler. Le décor sonore est conçu pareillement : les compositions varient d’une ambiance à l’autre, passant de musiques plus poétiques à une bande-son digne de Mario Kart ou d’un film d’action. L’ensemble du spectacle est construit sur ce principe d’un environnement qui change autour d’un performeur qui doit sans cesse s’y adapter.

Dans la scène initiale, Éric Domeneghetty est un vrai super-héros dont le costume fait d’ailleurs penser à celui des Indestructibles1. Dansant sur les murs presque à l’horizontale2, il est impressionnant d’agilité sans être dépourvu de second degré. Mais très vite, cette figure se transforme : il devient l’avatar d’un jeu vidéo contraint d’enfiler un costume-cravate, puis prend les pauses classiques du super-héros, poing levé cape au vent. Plus loin, il s’attache lui-même à une chaise tandis que des murs de béton gris défilent sur le décor. Régulièrement, il court sur place. Au milieu de toute cette agitation, un téléphone portable retentit plusieurs fois sans qu’il arrive jamais à l’atteindre.

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Il se plie à ce que l’environnement lui impose, jouant avec les codes des films du genre et enchaînant les clins d’œil ironiques.

Dans tous ces moments, le performeur entretient toujours une complicité avec le public, lui donnant régulièrement son regard pour exprimer différentes idées : « Vous avez vu comme je suis héroïque ? », ou encore « Ça, c’est super-dur, comment je vais y arriver ? » Il se plie à ce que l’environnement lui impose, jouant avec les codes des films du genre et enchaînant les clins d’œil ironiques. Dans le même temps, toutes les propositions sont effectuées avec un engagement physique total, laissant penser que le performeur essaie sincèrement d’être un vrai super-héros. Qu’il soit toujours un avatar, ou un symbole de l’homme moderne – costumes cravate et téléphone sonnant à tout bout de champ –, épuisé par la vitesse à laquelle le monde évolue, est laissé à l’interprétation et à la sensibilité des spectateur.rice.s.

Ces moments très drôles alternent avec d’autres plus émouvants. Je pense notamment à une scène en particulier, vers la fin du spectacle, lorsque Éric Domeneghetty enlace un personnage invisible. La musique au piano, tempo largo, et une silhouette en ombre chinoise qui se détache sur les murs accentuent la poésie de l’instant. L’ombre reprend ensuite les pauses adoptées plus tôt dans le spectacle par le héros ; elle devient plusieurs et les silhouettes envahissent les murs. La solitude du personnage, entouré par des ombres de lui-même projetées sur les murs de béton, devient alors palpable et poignante.

Le spectacle se clôt par une scène de course-poursuite effrénée alors que sont projetés sur les murs des extraits de films de héros : Hulk, Troie, la Guerre des étoiles, Batman, Indiana Jones, des westerns de Clint Eastwood, etc. La bande-son du film les Sept Mercenaires ((The Magnificient Seven, western américain réalisé par John Sturges en 1960. La musique a été composée par Elmer Bernstein.)) retentit pendant ce temps.

À la fin du montage, le film reprend au début, s’arrête, reprend à nouveau, sans fin... Et le danseur est censé suivre cette cadence infernale, calquant ses mouvements sur ce qui est projeté derrière lui. L’ensemble est à la fois drôle et léger, à l’image du spectacle : Éric Domeneghetty est un homme ordinaire qui tente d’atteindre l’héroïsme de la pop-culture, un personnage actionné par des rêves enfantins, une bonne dose d’espoir et l’envie de bien-faire. Dans HERO%, pas de messages transcendants qui sauveront le monde, mais une bouffée d’air frais bienvenue.

Le danseur présente une des cartes blanches qui suivent le spectacle. Il a choisi de lui donner la forme d’un discours, lu sur des feuilles qu’il vient d’imprimer, pourrait-on imaginer. Il loue le travail de la Dame de pic, et revient sur les difficultés rencontrées – pécuniaires ou administratives – avec beaucoup d’humour. Pour en résumer le contenu : les pièges qui sont tendus à la création artistique sont peut-être plus ardus à démêler que ceux d’Indiana Jones. Après le spectacle HERO%, on imagine alors Karine Pontiès et ses danseurs courir, sauter, traverser des gouffres au son d’une bande-son composée par Elmer Bernstein.

Finalement, pour être un héros, il ne s’agit pas de sauter d’une voiture en marche à l’autre, d’avoir la force physique d’un Hercule ou de porter un costume moulant. Par contre, il faut mouiller sa chemise et risquer son ego pour courir après ce qui n’est peut-être que chimères. En la matière, Éric Domeneghetty et Karine Pontiès n’ont plus de leçons à prendre.

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HERO% et cartes blanches Mis en scène par Karine Pontiès Avec Eric Domeneghetty Suivi des cartes blanches d'Ares D'Angelo, d'Eric Domeneghetty, de Mauro Paccagnella, de Shantala Pepe et de Vilma Pitrinaite Vu le 19 novembre 2016 au Théâtre de la Vie.

  1. The Incredibles, film d’animation Pixar sorti en 2004 et mettant en scène une famille de super-héros. Le film prend évidemment le contrepied de l’idée classique du héros solitaire, viril, célibataire etc. Quelques infos supplémentaires à glaner sur Wikipédia

  2. On pense aussitôt à l’impressionnant Bit de Maguy Marin, dans lequel des danseurs marchaient sur des surfaces plus ou moins inclinées, ou encore à Plan B d’Aurélien Bory qui se déroule uniquement sur des plans inclinés presque à la verticale.