Thierry Defize arpente cette année pour Karoo le parcours du Kunstenfestivaldesarts, glanant çà et là quelques notes éparses sur les spectacles auxquels il assiste. Aujourd'hui, Gala de Jérome Bel et L’Encyclopédie de la parole, Suite N°2 de Joris Lacoste.

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Jérome Bel, ou la danse de chacun

(Gala, à Zinnema, samedi 9 mai, 20 h 30.)

© Véronique Ellena
© Véronique Ellena

Je sors heureux du spectacle de Jérome Bel. Une vingtaine de danseurs, dont une majorité d’amateurs et quelques professionnels. Ils se lancent avec désir, avec passion, dans quelques impossibles défis : pirouette ou grand jeté, danse à la Michael Jackson… sans jamais (chercher à) nous faire oublier les limites que leur impose — à presque tous — un corps malhabile.

Un petit garçon qui, la plupart du temps, garde les yeux fermés ; une vieille dame qui se révélera plus tard débordante d’énergie sur un tempo latino ; une femme en fauteuil roulant ; un grand dégingandé désopilant de discrétion ; un barbu facétieux. Ce qui frappe est la sensibilité vibrante, drôle et touchante, de l’ensemble. C’est que chacun reste lui-même et qu’il n’y a pas de maître. Seulement un metteur en scène qui s’applique à donner à tous le plus d’espace de liberté possible.

Dans la seconde partie, certains proposeront leur chorégraphie, suivis avec plus ou moins de maladresse par les autres. Du presque rien du début aux grands mouvements de la fin, je les ai adoptés, tous ces (non-)danseurs, je les ai sentis lointains — sur la scène, là-bas — et proches, tout proches de moi et de ma propre humanité déficiente. Sans heurts, je me suis ouvert à eux en dansant dans ma tête.

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Joris Lacoste, ou le vertige de la parole

(L’Encyclopédie de la parole, Suite N°2, au Beursschouwburg, mardi 12 mai, 20 h 30.)

© Olivier Normand
© Olivier Normand

Je sors enthousiaste du spectacle de Joris Lacoste. Le projet est ambitieux, ô combien, et les attentes sont comblées. Il y a deux ans, ce fut un choc de découvrir la Suite N°1 au Théâtre Américain. Après le brillantissime ABC de la parole ordinaire, on entre dans l’action (étymologiquement le drame).

Le nombre d’acteurs/locuteurs/chanteurs est resserré : cinq (ils étaient une trentaine la dernière fois), le plus souvent immobiles derrière un pupitre. Le principe est le même puisque le projet est le même : livrer sur scène une multiplicité de paroles hétérogènes en une vingtaine de langues, du japonais au lingala, de l’arabe au russe en passant par le portugais (réjouissant et désespérant discours interminable du ministre des finances), l’anglais (extrait de Big Brother), l’espagnol (plainte d’une cliente colombienne à la société locale de téléphonie), le français (bouleversant monologue d’un homme dans le métro parisien, interprété par une femme).

Vingt langues environ, incarnées par trois hommes et deux femmes, pour rendre compte rythmiquement, musicalement, de fragments de paroles tirées de la vie quotidienne, des médias, du champ politique, artistique, scientifique, etc… Parfois ces discours se chevauchent (jusqu’à cinq simultanément), toujours ils se répondent. Leur décontextualisation dépouillée et leur interprétation scrupuleuse (aucun mot n’est altéré) les illuminent, et le spectacle fonctionne comme un fascinant révélateur du (souvent) terrifiant et (parfois) rassérénant discours du monde… et de la beauté du langage. Les manquer la prochaine fois serait une grave erreur.

http://www.encyclopediedelaparole.org

http://www.kfda.be/fr