Thierry Defize arpente cette année pour Karoo le parcours du Kunstenfestivaldesarts, glanant çà et là quelques notes éparses sur les spectacles auxquels il assiste. Aujourd'hui, Corps diplomatique de Halory Goerger et Cry, Trojans! du Wooster Group.

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Halory Goerger, ou la machine à dépasser le temps

(Corps diplomatique, aux Halles de Schaerbeek, jeudi 14 mai, 18 heures.)

© NASA
© NASA

Je sors quelque peu décontenancé — mais content — de la représentation de Halory Goerger. Troublé, on le serait à moins.

Cette comédie à l’humour glaçant et sec nous place face à cinq astronautes plus qu’amateurs décidés à partir sans retour à travers l’espace infini pour y créer ex nihilo de nouvelles formes de spectacle vivant à l’intention de très hypothétiques « formes de vie ». Le décor auquel l’attente d’avant-spectacle nous confronte est machinique : au centre la cabine high-tech ; au fond à gauche, un ordinateur ; quelques objets encore non identifiables.

Goerger (metteur en scène, auteur, acteur chef de projet) est un franc tireur très pince-sans-rire. La pièce, revendique-t-il avec une délicieuse fausse vraie fausse modestie, « est la réalisation de ce qui n’aurait probablement dû n’être qu’une expérience de pensée ». Le spectacle s’en ressent parfois, et l’ennui point ici ou là.

Reste qu’il fallait le faire, que les situations et le questionnement sont vertigineux, et que l’épilogue — charge contre l’imbécile régression religieuse contemporaine — fait froid dans le dos. Pari gagné.

The Wooster Group, ou l’énergie des origines

(Cry, Trojans! d’après Troilus et Cressida de William Shakespeare, au Kaaitheater, vendredi 22 mai, 20 h 30.)

© Paula Court
© Paula Court

Je sors dynamisé du spectacle du Wooster Group. Je n’ai pas pris le plaisir de lire Troïlus et Cressida avant la représentation. Il a donc fallu une période d’adaptation car les surtitres papillonnaient joyeusement devant moi. Mais après ! Quelle énergie puisée au cœur même de l’œuvre en vue de sa profération : l’amour, le sang, la trahison, la mort…

On n’est jamais dépaysé chez Shakespeare. Et la matière est si brûlante qu’on a recours à tout pour s’en saisir. Ici, outre l’extraordinaire engagement de nos acteurs new-yorkais, il y a l’assomption d’une voix délibérément états-unienne (sic) et la représentation des Troyens comme tribu amérindienne fictive, avec ses chants, ses rites, ses rythmes.1

L’ironie est bien sûr présente. En l’absence de la Royal Shakespeare Company (qui jouait les guerriers grecs dans la mise en scène de départ), le WG annonce qu’il portera le masque et prendra l’accent anglais lorsqu’il s’agira — fort occasionnellement — de les incarner. Il y a les orchestres improbables, les voix parfois montypythoniennes en diable. Formidable travail du son aussi — amplification, échos, nappes électroniques — pour une cérémonie théâtrale à la hauteur des combats de héros. Quand je pense que le grand Spalding Gray cofonda la troupe en 1975, ça me fout le frisson.

http://www.kfda.be/fr


  1. Sur deux écrans en fond de scène, les séquences choisies de films/d’acteurs amérindiens qui inspirent cadence et intonation.