Thierry Defize arpente cette année pour Karoo le parcours du Kunstenfestivaldesarts, glanant çà et là quelques notes éparses sur les spectacles auxquels il assiste. Aujourd'hui, The Civil Wars 2 (The Dark Ages) de Milo Rau et Manger de Boris Charmatz.

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Milo Rau, ou l’envers du décorum

(International Institute of Political Murder, The Civil Wars 2 (The Dark Ages), au Théâtre National, dimanche 24 mai, 20 h.)

© Marc Stephan
© Marc Stephan

Je sors bouleversé du travail de Milo Rau. Tandis que les spectateurs se lèvent, ma voisine et moi restons assis. Elle me confie qu’elle va sûrement pleurer pendant des heures avant de s’endormir. La première impression en entrant dans la salle était pourtant réfrigérante : un monument commémoratif écrasait la scène de sa massive présence. Mais bientôt le spectacle commence, et le plateau, par un mouvement de 180°, nous découvre un bureau réalistement installé, sous l’œil d’une caméra.

Soixante-dix ans après la deuxième guerre mondiale, vingt ans après le génocide de Srebrenica : 2015 est une année lourde. Seul un retour au vécu individuel nous permettra d’en appréhender quelques bribes. Face à nous, l’espace quotidien où tout se (re)joue, où les cinq acteurs livreront, à tour de rôle, leur récit. Surmontant le décor, un écran vidéo nous permet de scruter les visages et les corps, filmés en direct par les protagonistes eux-mêmes. Les témoignages alternent, souplement. De temps en temps, les narrateurs illustrent leurs propos de photographies ou de courtes images d’archives, qu’ils commentent.

Ici tous les mots comptent. Nous sommes au cœur du drame particulier, de l’histoire singulière, en tant qu’ils s’inscrivent dans l’Histoire. Chacune de ces vies — oublions, une fois pour toutes, le détestable mot destin — qui se présente, nous représente. Venus d’Allemagne, de Russie, de Bosnie et de Serbie, les intervenants disent l’Europe, et au-delà, l’être humain apatride en souffrance.

Déracinement, perte, vacuité des utopies et des célébrations, quête existentielle, reconstruction bancale, famille désagrégée, mort du père, impossibles retrouvailles. L’humour est là aussi, tendre et acéré ; ses traits ouvrent en nous des brèches. Le questionnement artistique, bien sûr, est omniprésent. Théâtre (Hamlet, figure majeure pour trois des narrateurs), musique (Laibach comme groupe totem de deux des protagonistes, auteur par ailleurs de la bande son kitsch et émouvante du spectacle). Obsédante enfin est la question du mal car, soyons-en sûr, il s’incarne, il existe.

Terrifiant à pleurer. « L’homme ancien doit disparaître pour que naisse l’homme nouveau. (…) Dommage que nous fassions tous encore partie de l’ancienne collection. » (Milo Rau).

Boris Charmatz, ou l’appétit de la danse

(Musée de la danse, Manger, dans le Hall Horta du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, samedi 30 mai, 18 h.)

© Boris Brussey
© Boris Brussey

Je suis sorti épastrouillé de la performance dansée — chantée, mâchée, crachée, ingérée, digérée, éructée… — de Boris Charmatz. Le public pénètre dans l’espace de l’expérience ; certains cherchent à s’installer sur les escaliers, mais le spectacle est debout. Une dizaine de danseurs performeurs prennent place discrètement entre nous. Ils disposent de liasses de papier comestible — forme minimale et symbolique du manger.

Et ils s’y mettent. Chacun pour soi ou avec/contre l’autre. Chacun entouré des cercles sans cesse mouvants des spectateurs qui, à leur manière — assurément bien maladroite — dansent eux aussi, et avalent ce qu’il y a à avaler de cette étrange cérémonie. Il y a de la lenteur, de la beauté, de la répétition, de l’ennui, des sursauts, de la violence, de la voracité. De l’action : gober son pied, se saisir de son œil, se palper le corps, caresser, surprendre, attaquer le corps de l’autre, tourner sur soi-même, hurler. Il y a du chant en chœur a cappella — rock (The Kills, Animal Collective), classique (Corelli, Beethoven), contemporain (Feldman, Ligeti) —, de la poésie (le très fort, si pertinent ici, Bonhomme de merde du regretté Christophe Tarkos).

J’ai tourné parmi le public, entre les groupes, grappillant, aspirant, dégustant, remâchant le matériau en fusion froide qui m’était donné. J’ai assisté comme jamais à de la danse — à quelques centimètres des artistes, au risque de prendre un coup. À la fin de la représentation, une danseuse s’est appuyée sur moi pour ramasser en (dés)équilibre un petit bout de papier sur le sol et le porter à sa bouche…

Confortable/inconfortable, Manger m’a saisi et revigoré pour longtemps.

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