Du 12 au 23 avril, Damien De Dobbeleer propose L.F. Céline Fragmentation 1, librement adapté de Voyage au bout de le nuit, au Théâtre de la Vie. Un joli bout d’explosif !

 

Du haut de son perchoir, un homme à tête de cheval (en plastique, je vous rassure) nous contemple et joue de la basse ; devant lui, Damien De Dobbeleer balance pêle-mêle une suite de mots fous, violents, forts, kitsch. On nage en plein délire revanchard et punk, aux prises avec le monde en habit d’ogive nucléaire. Céline sort du néant sans pentagramme ni bougie allumée, enfin presque.

Je suis pris sans ménagement dans des tableaux inspirés du livre original. Chaque grand morceau du roman y est, mais j’étais loin de mes pages, loin de mon chevet. Pas de doute possible, c’est là une pièce pour amoureux de Céline, et pour amoureux de la poésie, de la folie, des torticolis à l’estomac. Le néophyte célinien, ou de ce genre de théâtre boulimique, déstructuré, sans bouée ni fil bien net, n’avait pas tout à fait sa place dans les gradins. Peu importe ; je me trouvais bien dans cette tempête aux figures familières, et je me suis laissé engloutir avec le sourire.

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Les personnages, des archétypes, gardent l’esprit de l’œuvre originale sans le dénaturer. Photo © Géraldine Jacques.

Les personnages, des archétypes, fusions de plusieurs protagonistes du roman, fonctionnent bien et gardent l’esprit de l’œuvre originale sans le dénaturer ; au contraire, ils lui donnent un souffle nouveau et servent aussi de point de repère dans ce qui apparaît un peu brouillon par moments. Le jeu des acteurs est à la hauteur, quelquefois kitsch, comique sans trop de lourdeur ; Benoît Van Dorslaer, cependant, a tendance à en faire trop, à pousser des « gueulantes » à la limite de la justesse.

L’utilisation des lumières est d’une inventivité, d’une astuce remarquables. D’une lampe de poche, voilà les rapports de force entre personnages, symbolisés par la hiérarchie entre les grandes figures noires projetées sur le mur ; le projecteur rougit, c’est l’Amérique crasse et détraquée ; il jaunit et c’est l’Afrique ; plus en amont, un village qui brûle, minuscule sur la scène, les visages des acteurs éclairés par les flammes ramènent nos esprits embrumés tout près de la peur des feux de camp, seul, la nuit, là où la mort rôde…

Toute la mise en scène réserve ce genre de surprises, tout élément se transforme, apparaît puis reparaît revêtu d’une autre signification. Ainsi d’un pneu, tantôt marchandise, tantôt balançoire sado-maso, exemple frappant parmi d’autres. J’ai senti un réel travail symbolique, une réelle économie de moyens qui rendent le réseau des connotations d’autant plus dense et maitrisé.

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Spectateurs avides d’expériences inédites, courrez ! Photo © Géraldine Jacques.

Seul (petit) point noir : dans le premier tiers est mis en scène un passage important du roman, où Bardamu avoue à sa maitresse sa lâcheté et son dégoût de la guerre, interné dans un asile de fou. Plus ou moins la même chose ici, mais le personnage est en quelque sorte crucifié sur une croix gammée. Hélas ! Pourquoi ? Déjà, c’est anachronique, Voyage au bout de la nuit est paru en 1932. Ensuite, j’ai bien compris l’idée du mal absolu, du Christ, mais relier (encore…) l’Allemagne à cette période. Quelle insulte à la grande intelligence du spectacle et de son auteur ! Cette métaphore si simpliste m’a fait l’effet d’une fausse note dans le beau capharnaüm, le beau songe qui l’entoure. Un détail, une minuscule tache. Mon âme de germaniste a parlé.

Fi de mon âme, spectateurs avides d’expériences inédites, courez ! Je le mentionne à la fin, pour ne pas en faire un argument, ce show est la première création de Damien De Dobbeleer. Gardez son nom inscrit quelque part ; cet animal fou furieux fait là une entrée fracassante. J’attends avec impatience une nouvelle Fragmentation (le numéro 1 du titre n’est pas un hasard) et salue un hommage sérieux, intelligent, espiègle et intense au chef-d’œuvre de Céline.

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L.F. Céline Fragmentation 1 Création de D3 Drama Company Mis en scène par Damien de Dobbeleer Avec Nicolas Buysse, Damien de Dobbeleer, Pierre Haezaert, Louise Manteau Vu le 12 avril 2016 au Théâtre de la Vie