La Compagnie Philippe Person s’est lancé le défi de décortiquer les Enfants du paradis, une des œuvres majeures de Marcel Carné, et d’en faire une pièce de théâtre. Présentée au Théâtre 140 la semaine dernière, l’adaptation est d’une sobriété élégante, construite sur d’habiles ruptures de ton.

Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, la vie ? C’est pas la vie que j’aime, c’est vous !

Photo © Christophe Gsell.
Photo © Christophe Gsell.

« Les Enfants du paradis, nous dit Philippe Person, est une œuvre gigantesque, une œuvre du patrimoine littéraire que chacun a en tête : la gouaille d’Arletty, l’abattage de Pierre Brasseur, la poésie de Jean-Louis Barrault et le paradis d’où fusent répliques joyeuses et irrévérencieuses. »

Peut-on rêver plus beau point de départ que le texte éblouissant de Jacques Prévert, ici habilement et librement remis en jeu ? Le travail du metteur en scène et des quatre comédiens est émouvant et jubilatoire, offrant à cette merveille du cinéma mondial une belle résonance théâtrale.

En une heure dix à peine, les personnages vivent leur histoire sur une scène presque nue — celle du Théâtre des Funambules. Des caisses portant des mots réjouissants (Je suis comme je suis), deux guirlandes de lumière, un discret néon rouge au nom de Garance : voilà qui suffit à cette fête intime et universelle. Car c’est l’amour — et ses (dés)espoirs — qui est ici célébré.

Photo © Christophe Gsell.
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Autour de l’insaisissable Garance (Florence Le Corre-Person), fleur rouge d’insolente liberté, tourbillonne et se pâme, raisonne et déraisonne, poétise et se pavane, la petite foule des prétendants : Frédérick Lemaître, tragédien plein de faconde et de fougue ; Baptiste Deburau, mime lunaire ; Pierre-François Lacenaire, assassin poète ; le riche et très suffisant comte Édouard de Montray.

Dans l’ombre de Garance, la malheureuse Nathalie désespère, « mais ce n’est pas grand-chose de souffrir », avoue-t-elle, « puisque tout le monde le fait ».

Premières secondes du spectacle : les quatre acteurs se placent au devant de la scène, font mine de nous expliquer confusément l’intrigue. Presque aussitôt, ils se lancent sur les planches pour nous la faire vivre avec une soigneuse désinvolture, une profonde légèreté.

Les changements se font à vue, et nombreuses sont les métamorphoses — un faux nez, une veste font l’affaire. Sylvie Van Cleven est Édouard de Montray, l’amant fortuné de Garance, mais aussi un directeur de théâtre, mais encore Nathalie. Philippe Person est Jéricho, le marchand d’habits et surtout Frédérick Lemaître. Le remarquable Yannis Bougeard passe allègrement — si l’on peut dire — de Baptiste à Lacenaire.

Photo © Christophe Gsell.
Photo © Christophe Gsell.

Le tout se donne à nous avec une élégance qui eût plu à Prévert. Le public est accroché par les annonces de Jéricho, ému par la candeur vertigineuse de Baptiste. La fascinante Garance nous trouble ; Lacenaire nous secoue d’un rire un brin glaçant par l’exposé de ses crimes et l’évocation de sa jeunesse surprotégée : « Me laisser tout seul avec moi-même... et ils me défendaient les mauvaises fréquentations... Quelle inconséquence ! » Nous sourions face à Lemaître surjouant Othello ; nous nous laissons émouvoir par le dialogue amoureux de Baptiste et Garance, présenté ici — habile rappel des sources cinématographiques de l’œuvre — comme une scène de tournage : « Vous parlez comme un enfant ! C’est dans les livres qu’on aime comme ça, et dans les rêves, mais dans la vie... », lui dit-elle. Il répond dans un souffle : « Les rêves, la vie, c’est pareil ! Ou alors, ça vaut pas la peine de vivre. Puis, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, la vie ? C’est pas la vie que j’aime, c’est vous. »

Anticonformiste et joyeux, le spectacle multiplie ruptures de ton et surprises, grâce en particulier à un emploi habile des lumières et de la musique. Parfois les comédiens jouent les acteurs, feignant de ne pas être prêts ; parfois ils s’offrent plusieurs prises. La bande-son, pour notre plus grand plaisir, est à dominante rock : Stones, Nirvana, parmi d’autres. Spécialement judicieux est le choix de She’s a Rainbow (She comes in colors everywhere !). Délicieux sont les pas de danse de Garance et Baptiste sur… Brown Sugar.

On l’aura compris, le pari est gagné, et le spectacle se vit intensément, comme un instant suspendu de tendre subversion. L’entracte même, séparant les deux périodes de l’œuvre, se voit métamorphosé en un savoureux blind test qui nous permet de découvrir quelques versions — souvent désastreuses au point qu’on en redemanderait — des Feuilles mortes.

 
P.-S. : la collection d’affiches-programmes actuellement visible dans le hall mérite le coup d’œil. Elle illustre superbement le flair incomparable de Jo Deckmine, directeur-poète des lieux pendant plus de cinquante étincelantes saisons, et de son équipe. Quelques noms : Gainsbourg, Monk, Ferré, The Kinks, le Living Theatre, Zouc, Sol, Peter Brook, B. B. King, Pink Floyd, Tadeusz Kantor, Yoshi Oida, parmi des centaines d’autres.

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Les Enfants du paradis Adaptée du film éponyme de Marcel Carné Mise en scène par Philippe Person Avec Yannis Bougeard, Florence Le Corre-Person, Philippe Person Vu le 10 décembre au Théâtre 140