C’est quoi, le masculin de « pute » ? Et pourquoi n’y a-t-il pas d’hommes putes sur les trottoirs ou dans les vitrines de la rue d’Aerschot ? Est-ce vraiment à cause de « l’offre et de la demande » ? Toutes ces questions sont posées dans le spectacle documentaire d’Anne Thuot et Diane Foudrignier.

Les deux metteuses en scène ont cherché les putes mecs sur les trottoirs de Bruxelles et d’Avignon, dans les maisons closes et sur les sites d’escorts. Elles nous livrent en retour un parcours passionnant qui révèle les préjugés associés au désir féminin hétérosexuel et à la prostitution.

Le théâtre documentaire implique en général un rapport proche des spectateur.rices, une interaction d’apparence qui permet à celleux-ci de faire confiance à l’artiste et à son propos. J’entends d’apparence parce que, si les spectateur.rices sont sollicités, dans de nombreux cas ils ne sont pas vraiment supposés répondre aux encouragements à la participation ((Je pense notamment au spectacle du Nimis groupe : Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut-être pas vu. Un bouton rouge est placé sur la scène et le public est invité à venir pousser dessus s’il a une question. Évidemment, la proposition est rhétorique et le code est clair : aucun.e spectateur.rice ne monte sur scène et c’est un comédien qui, à un moment du spectacle, utilise le bouton pour interrompre l’action en cours.)). Mais à la différence de beaucoup de pièces de ce courant, Anne Thuot et Diane Foudrignier développent un dialogue entre elles et le public qui n’est pas seulement simulé, puisqu’il le plonge dans une interrogation intime, proche de l’introspection.

170123 scène_lisa cogniaux_looking for the putes mecs_DEF IMAGE 2 © Serge Gutwirth
[...] lorsqu’Anne Thuot paie un mec 20 euros pour lui rouler un patin.

Cette intimité est créée grâce à plusieurs éléments. La petite salle de la Balsamine semble plus aménagée que scénographiée. Le décor minimaliste du spectacle – une table tendue de tissu rouge, une chaise, un carré de tape noir sur le sol – ainsi que les lumières tamisées de la scène et de la salle évoquent en effet un salon ou un boudoir. Les couleurs rouge et rose des éclairages, rappel érotique, nous plongent dans une ambiance à la fois ludique et coquine qui pourrait faire penser à une soirée Tupperware dédiée aux sextoys. Des verres d’alcool fort sont ensuite servis aux spectateur.rices tôt dans le spectacle, poussant physiquement à la détente et au lâcher-prise. Et enfin le jeu des actrices, à l’opposé de l’incarnation, empêche l’identification et permet ainsi aux spectateur.rice.s d’être toujours conscient.e.s de la construction du propos. La plupart du temps, les deux actrices lisent en effet leur texte ((J’ai vérifié après le spectacle, leur texte est vraiment écrit sur les papiers qu’elles ont en main tout du long.)) avec un phrasé partitionné ((Les syllabes des mots et les silences entre eux sont allongées de différentes façons, de sorte que le discours pourrait être mis sur une partition rythmique.)), une voix posée et calme. Selon moi, ce processus induit un certain décalage et permet de leur faire confiance : en sur-théâtralisant le côté « conférence » de la performance, elles affirment la subjectivité du propos tenu et renvoient leurs interrogations aux spectateur.rice.s, sans imposer leur point de vue.

 

Tous ces éléments font que, lorsque les comédiennes posent des questions au public, celui-ci se sent autorisé à vraiment prendre la parole. Pourtant, les réponses ne sont jamais données directement : elles se font à l’oreille du questionnant, ou écrites sur un petit papier, ou encore reproduites sur un tableau. Une manière de mettre l’accent sur l’interrogation en elle-même : l’intérêt est de pousser à la réflexion et à la prise de parti personnel. Cette mécanique est utilisée à l’extrême lorsque les comédiennes posent des questions auxquelles il faudra répondre par écrit, à l’aide d’un formulaire reçu au début de la séance.