Spam est un spectacle écrit par le dramaturge argentin Rafael Spregelburd, mis en scène et interprété par Hervé Guerrisi et accompagné à la musique par Ludovic Van Pachterbecke. Le texte comme la mise en scène font l’effet d’un dédale : foisonnement d’inventions loufoques, de décalages, de bifurcations, le tout dans une chronologie aléatoire.

Spam pourrait être un cauchemar éveillé tantôt hilarant, tantôt angoissant. Aux côtés d’Hervé Guerrisi, son comparse Ludovic Van Pachterbecke joue de la guitare, crée des nappes sonores, plonge des poupées dans l’eau d’un aquarium, frappe sur des percussions, le tout habillé successivement en pilote d’avion, en plongeur, tout en noir, tout en orange… Le comédien enchaîne les monologues avec une énergie débordante, allant et venant sur la scène. Son charisme et sa précision de parole lui permettent de nous entraîner dans ses histoires sans nous perdre ou nous ennuyer. De la vidéo passe sur trois surfaces de projection différentes : un grand écran en fond de scène, un mur de boîte en carton à cour et une petite télé accrochée en hauteur à jardin. Cet ensemble hétéroclite peut amuser comme fatiguer : visuellement, sonorement, les éléments se télescopent, de sorte qu’il est presque impossible de tout saisir en une fois.

Le spectacle commence par un accident. Hervé Guerrisi fait tomber des boîtes en carton empilées dans un ordre précis afin de former un calendrier : chaque boîte correspond à un jour d’un mois. Il les remet dans un ordre aléatoire pour, semble-t-il, ne pas faire attendre le public.

© Valentina Summa

Lorsque les boîtes en carton sont réempilées, le récit commence. Sauf qu’il ne peut plus se faire dans l’ordre chronologique puisqu’il suit l’ordre des boîtes en carton !

Ainsi, le récit se construit comme une enquête : commençant par le jour dix, passant ensuite au jour vingt-quatre puis au jour cinq, il s’agit de remettre l’histoire dans l’ordre.

Certains jours sont racontés par des vidéos dans lesquelles le professeur Mario Monti, homonyme de l’ex-premier ministre italien, nous fait un exposé sur la langue disparue des Hablaïtes qu’il aurait redécouvert. Une autre vidéo, d’apparence documentaire, raconte le scandale d’une poupée pour enfants vendue en Italie et qui professe des gros mots quand on appuie sur son ventre. Les spectat.eur.rice.s doivent sans cesse essayer de relier les fils entre eux, en triant les informations qui sont essentielles au récit et les autres plus anecdotiques.

Tout est fait pour que les spectat.eur.rice.s doutent : la pièce a-t-elle été écrite dans le désordre par Rafael Spregelburd, ou est-ce une invention de mise en scène ? Ainsi, nous sommes doublement actif.ve.s : d’abord pour reconstituer l’histoire, ensuite parce que l’option de mise en scène nous pousse à questionner la construction même du spectacle.

Ce récit haletant et poussé à l’absurde est celui de Mario Monti, linguiste et professeur d’université. Un jour, par ennui et dans l’attente d’un coup de fil angoissant – celui d’une ancienne étudiante qui l’accuse de lui avoir volé des idées –, il répond à un spam. Envoyé soi-disant par une petite fille malaise, le mail lui demande son numéro de compte en banque afin de lui virer quatre millions de dollars américains. Il devra ensuite rendre l’argent et en dédommagement pourra en garder un million.

© Valentina Summa

Contrairement à toute vraisemblance, quelques heures après sa réponse, son compte est crédité de cette somme. Mario Monti, inspiré, transfère l’argent à un compte Paypal uniquement virtuel et ne rend pas l’argent à la petite Malaise. Dans les jours qui suivent, il croise desChinois dans sa rue et comprend qu’il est poursuivi… Il s’enfuit alors à Malte, où suite à une course-poursuite avec cette dangereuse mafia, il perd la mémoire. Il se réveille ensuite dans une chambre d’hôtel, dans un smoking noir et blanc, entouré par des boîtes de poupées qui parlent en italien.

Quelque part, nous sommes donc à égalité avec le personnage : il essaie de reconstituer ce qui l’a amené à Malte. Il empile les indices, comme nous.

Dans le cours de cette histoire délirante, basée sur le rapport entre virtuel et réel – Mario Monti est virtuellement millionnaire mais ne peut dépenser son argent sans passer par Paypal,  il répond à un spam qu’il sait être faux et pourtant la jeune fille malaise est réelle et le poursuit jusqu’à Malte –, le personnage parle énormément des langages et des déchets. Tous les mots que nous empilons, tous les besoins inutiles créés par une société capitaliste et qui laissent des îles de plastique dans l’océan, tous les spams reçus, tous les canaux de communication qui existent et ne font que brouiller le discours.

Cette forme hyperactive, qui demande d’être sans cesse conscient et de tout suivre, les informations importantes pour le récit comme celles qui ne le sont pas, agit en parallèle avec le propos, comme un discours sur le discours. La mise en scène résulte d’un trop-plein improbable qui sature les yeux et les oreilles. Nous sommes également saturés par le réel : les urgences créées par les nouveaux moyens de communication, les nouvelles formes de consommation fondées sur le zapping, le flux continu d’informations vraies ou fausses que nous devons trier.

Le spectacle est donc très cohérent dans son rapport entre forme et fond. Il nous fait vivre ce qu’il constate et le critique. Je regrette peut-être que le propos n’aille pas un peu plus loin et reste en surface. De plus, l’obsession d’une mafia chinoise très caricaturale peut flirter avec une forme de racisme un peu dérangeante, surtout quand on sait qu’en Argentine le racisme anti-asiatique est très présent – chino étant par exemple une insulte.

Pour le reste, Spam est un spectacle étonnant, impressionnant par la qualité de présence et de jeu de ses deux interprètes et souvent très, très drôle.

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Spam

Interprétation de Hervé Guerrisi et Ludovic Van Pachterbeke

Texte de Rafael Spregelburd

Traduction française de Guillermo Pisani

Mise en scène d’Hervé Guerrisi