En explorant le féminin au travers du corps masculin, Thierry Smits et la compagnie de danse Thor jouent et déjouent les genres. Au risque de tomber dans les stéréotypes ?

Une équipe de foot émerge progressivement dans les vestiaires, visiblement victorieuse. Torses bombés, tapes sur les fesses, photos de groupes grimaçantes. La débauche de virilité et de camaraderie masculine est totale, et un peu ridicule. Au rythme de la musique électro qui les accompagne, les danseurs de la compagnie décomposent à l’extrême chacun de leurs mouvements, soulignant par là le grotesque de leurs démonstrations riches en testostérones. Grandiose entrée de jeu.

© Hichem Dahes

Mais en moins de temps qu'il en faut pour épeler « masculinité toxique », ces hommes à la musculature prononcée se glissent dans des rôles de femmes « typiques ». Adieu sourires ciselés et muscles arrondis, bonjour mouvements souples et regards attendris. Ils jouent, chantent et dansent la condition féminine actuelle : harcèlement de rue, menstruation, sexisme ordinaire, maternité, épilation. Le but déclaré de cette inversion des genres  ? Explorer le féminin par le corps masculin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le spectacle ne fait pas dans la demi-mesure pour opérer cette métamorphose. S’affichant fréquemment dans leur plus simple appareil, les danseurs en viennent même à cacher leurs parties intimes derrière leurs jambes, pour faire ressembler un peu plus leur physique à celui d’une femme. Lorsqu’ils se rhabillent, leurs tenues de foot ont définitivement été rangées au vestiaire : ce sont des robes et des jupes qui entourent leur taille, et une couche de rouge qui recouvre leurs lèvres. La subtilité, vous l’aurez compris, n’est pas le point fort de We Are Woman. Les femmes qu’incarnent les danseurs sont assez stéréotypées, et dans sa volonté enthousiaste d’explorer et célébrer le féminin au travers de ces corps d’hommes cisgenres, le spectacle finit souvent par le rendre caricatural.

Une telle posture pourrait être rapprochée du travestisme, ou mieux encore, du drag, avec lequel We Are Woman partage cette idée de performance excessive du genre masculin ou féminin. Mais à en croire les propos de son dramaturge et conseiller artistique, Antoine Pickels, les danseurs « ne tentent jamais une véritable transformation fantasmatique (le travesti) ou fantasque (la drag queen) ». L’objectif ne semble pas non plus d’ironiser sur le genre : nous ne sommes pas vraiment censés rire du spectacle (contrairement à ce que mon insupportable voisin de rangée paraissait penser).

© Hichem Dahes

Mais dès lors, pourquoi faire le choix de l’excès  ? Car c’est bien sur un terrain binaire que joue We Are Woman, où le féminin et masculin existent comme deux dynamiques diamétralement opposées. Il est évident qu’il ne s’agit pas de l’idée que le spectacle entend véhiculer, mais il n’en reste pas moins qu’il nous renvoie à un certain fonctionnement du genre très traditionnel, alors même que son dispositif semble vouloir la déjouer.

© Hichem Dahes

Puisqu’il n’existe pas de milieu entre un comportement masculin et féminin, le passage de l’un à l’autre se fait presque sans transition. Le spectacle stagne un peu en conséquence, parcourant pendant une bonne partie de sa durée des motifs de vies quotidiennes de femmes qui finissent par devenir répétitifs à force d’en faire l'inventaire. Seul son grandiloquent final vient casser la routine, convoquant sorcière sur balais et jupes hawaïennes dans une frénésie de danses et de caresses.

Par son principe, We Are Woman est déstabilisant, surtout pour le spectateur qui s’attendrait à observer une lente progression de l’archétype « homme » vers celui de « femme ». La sensation ne se dissipe d'ailleurs jamais totalement :  s'il n'est pas difficile d'accepter que l'un est devenu l'autre, l’écart entre leur corps toujours très «viril» et leur comportement nouvellement féminin reste grand, trop peut-être pour être complètement écarté. Ce n’est pourtant pas une faute de performance, les danseurs de la troupe se donnant entièrement à leurs rôles. Mais le spectacle met intentionnellement cette distanciation en avant, comme pour nous signifier que le genre ne fait pas totalement l'homme ou la femme. Le corps et ses formes restent une donnée importante, dont le spectacle refuse de s'affranchir complètement.

Contradictoire dans son approche du féminisme et des identités trans, We Are Woman est fascinant par ses paradoxes. Pour certains, il s'imposera comme une joyeuse transgression ; pour d'autres (dont je fais partie), comme une expérience aussi intéressante que frustrante dans ses limites. À tout le moins, sa mise en scène est réjouissante : de sa musique pop, punk et électro à ses chorégraphies ébouriffantes, de ses couleurs vives à ses décors de vestiaires qui bougent constamment sur la scène, le spectacle se meut et fait état de métamorphoses. Dommage qu'il reste curieusement enfermé dans des clichés dont il ne s'affranchit jamais complètement.

En savoir plus...

WAW [We Are Woman]

AVEC Linton Aberle, Ruben Brown, Davide Guarino, Michal Adam Goral, Gustavo Monteiro, Oskari Nyyssölä, Emeric Rabot, Nelson Reguera Perez, Oliver Tida Tida, Eduard Turull, Duarte Valadares
CRÉATION MUSICALE Nikolas Klau
CRÉATION LUMIÈRE Nicolas Simonin
COSTUMES Silvia Hasenclever
DRAMATURGIE, COLLABORATION ARTISTIQUE Antoine Pickels
ASSISTANAT Chantal Ysermans
CHORÉGRAPHIE Thierry Smits

Un spectacle de la compagnie Thor. En coproduction avec la COOP Asbl, le Théâtre Varia, et Charleroi Danse. Avec le soutien de Shelter Production, Taxshelter.be, ING et du taxshelter du gouvernement fédéral belge.

www.thor.be