Rencontre avec Jeanne Debarsy, lauréate du Prix SCAM 2018 dans la catégorie radio, à écouter dans la galerie Karoo.

Ingénieure du son de formation, autrice, artiste sonore : difficile de coller une étiquette aux diverses pistes que Jeanne Debarsy explore en solo ou au fil de collaborations. Du documentaire à la fiction, de la création sonore à la musique acousmatique, Jeanne Debarsy travaille également pour le cinéma et, plus rarement, pour la scène. Elle intervient ponctuellement comme formatrice à l’Atelier de Création Sonore Radiophonique (ACSR) pour l’atelier La coquille.

Comment es-tu entrée dans ce métier ? Dans le son ?
J’aime bien dire que j’ai appris la musique, puis je me suis intéressée à la technique. Je faisais de la guitare depuis 10 ans : ça a développé mon écoute et en faisant des concerts, petit à petit, j’étais confrontée à la technique. La question s’est posée, à un moment, de faire le conservatoire en guitare. Mais je ne voyais pas de débouché. Je me suis dit que si je ne devenais pas musicienne, je pouvais peut-être m’intéresser à « ces trucs de son ». Je ne savais pas très bien ce que c’était... Sonoriser des concerts, peut-être. J’avais alors le projet de, faire du son dans une optique musicale. Ce que je n’ai absolument jamais fait par la suite !

J’ai étudié à l’IAD, une école de cinéma. J’ai fait 3 ans vraiment dédiés à la technique du son, assez poussée. On avait aussi des cours d’histoire de l’art, d’histoire de la musique, de la littérature, des cours de sociologie, des choses que je n’avais jamais vues, parce que j’ai commencé cette école à 18 ans. Aussi, venant d’une famille de tradition agricole, avec très peu d’intérêt pour le culturel, disons que j’ai vraiment débarqué là-dedans assez vierge ! Je ne savais même pas qu’on pouvait faire de l’art sonore. Tous ces cours m’ont ouvert la tête, j’étais dans un état d’avidité, de curiosité. J’ai tout pris, le plus possible.

Jeanne Debarssy (c) Ridha Ben Hmouda

Et comment est-ce que tu t’es tournée vers la création radio ?
En sortant de l’IAD, j’ai pas mal bossé dans des métiers techniques, purement ingé son. Là, on ne te demande pas du tout de te positionner d’un point de vue artistique. Je me suis dit : « ça va me rendre malheureuse cette histoire ! » Alors j’ai cherché à nourrir ma pratique et j'ai fait un stage d’écriture-fiction à l’ACSR. J’ai beaucoup aimé et ça m’a tout d’un coup ouvert une nouvelle porte vers la réalisation. C’est à partir de ce stage que beaucoup de choses se sont développées en radio, c’est vraiment devenu, au fil du temps, ma passion. Et une façon de pouvoir créer sans avoir besoin de personne.

Tu as commencé par un stage d’écriture de fiction, pourtant ta première réalisation est un documentaire.
Oui, il y a une explication ! Il se trouve que, pendant ce stage, il fallait écrire une fiction et je m’étais vraiment beaucoup amusée à cet exercice. Mais j’étais débutante, je n’avais jamais rien réalisé, alors on m’a déconseillé de déposer un projet de fiction. Ça ne passerait pas. J’ai vraiment réprimé mes larmes, j’étais hyper triste ! Et puis il y a un projet documentaire qui m’est un peu tombé du ciel, à Madagascar. Ça a été mon premier projet radio.1

Documentaire, fiction, création sonore... ton travail est hétérogène. Vois-tu un fil conducteur à tes différents projets ?
Quand j’ai fait quelque chose, j’aime bien me dire « ok, ça je sais faire », et j’ai envie d’aller vers complètement autre chose. Ce qui fait que je me suis retrouvée à faire des documentaires, et puis une fiction, et un machin plus hybride, et puis un truc tout court… Est-ce qu’il y a quelque chose qui lie tout ça ? Je ne sais pas, c’est super dur d’avoir ce recul-là. Peut-être dans les thèmes, encore que…

J’ai clairement un goût pour la musique, une musique qui ne correspond pas à des codes esthétiques occidentaux. C’est-à-dire que j’aime bien quand tout à coup, j’entends une voix à trois kilomètres et que la percussion est au premier plan. C’est comme une autre vision de la musique, du monde, de la culture. J’aime bien entendre comment sonnent les langues. J’avais adoré la langue éthiopienne par exemple, qui est l’amharique, et puis j'aime aussi l’humain, et la parole non formatée.

Ton travail a beaucoup évolué dans le rapport à la parole et aux personnages.
Oui. Ces deux dernières années, je crois que j’ai une volonté de plus d’universalité. J’ai d’abord réalisé un documentaire très classique puis un autre, où j’ai essayé de prendre un prisme subjectif et de l’assumer, je me suis mise moi-même dedans. Après, j’ai exploré quelque chose de plus choral, avec des moments un peu plus déconstruits, un peu plus sonores.

J’ai commencé à me dire que faire des interviews, enregistrer des ambiances et les mettre ensemble, je savais faire. So what ? J’ai eu envie d’aller ailleurs. Ça correspond aussi à un moment de vie plus personnel, je me suis sentie piégée par les mots et par le discours. J’ai eu l'impression que, quoi que tu puisses dire, ça n’est pas nécessairement compris. Comme si les mots étaient insuffisants à faire passer des pensées, des émotions, des états d’esprit. Alors à quoi bon parler ?! Ça s’est répercuté dans mon travail. J’utilise les mots pour tisser une toile émotive. Pour emmener dans un univers où l’on ressent plus que l’on ne comprend. C’est un terrain où je me sens encore très fragile, mais que j’ai envie d’explorer.

Tu travailles aussi avec et pour d’autres réalisateurs. Qu’est-ce qui te séduit dans un projet ?
C’est essentiellement humain, si je n’ai pas d’accroche avec un réalisateur, j’ai un peu peur. Et puis il faut forcément que ça colle avec mes valeurs mais dans le milieu radio, ici, c’est rare que ça ne colle pas ! C’est assez ouvert. Et je privilégie les projets où je peux voyager, c’est clair, parce que j’adore ça.

Jeanne Debarssy (c) Jonathan Ortegat

Je tire énormément des collaborations. Les personnes mettent des mots et il faut que je les traduise en sons, il faut entraîner cet exercice, la traduction d’un mot, d’une intention, en intention sonore. Quand on travaille pour soi on ne formule pas nécessairement, on fait les choses au feeling. C’est assez riche, pour chaque réalisateur il faut s’adapter, trouver d’autres moyens, d’autres stratagèmes pour ne pas toujours faire la même chose. C’est stimulant en fait ! Ça me pousse à dépasser mes propres réflexes, mes propres habitudes. Et avec des auteurs confirmés, c’est nourrissant aussi d’un point de vue technique.

Et quel est ton rapport à la prise de son ?
C’est ce que je préfère. Parce qu’on est dans le moment présent ! Je me suis rendue compte de ça quand je me suis retrouvée à enregistrer avec un matériel ultra-simple, c’est-à-dire un couple stéréo. De temps en temps tu checkes ton niveau mais il n’y a vraiment pas de stress technique. C’est super fort, quand tu vis une émotion intense sur le terrain, tu sais que c’est une matière qui est précieuse. Pour ça il faut cette présence, se détacher de la technique, avoir un regard d’œil à œil, être avec les gens, dans la vie.

As-tu une discipline au quotidien ?
Il y a un jeu que j’aime bien, c’est Brian Eno qui l’a développé, ça s’appelle « Obliques strategies ». C’est un jeu qu’il a conçu quand il était en création et qu’il était bloqué : il tire des cartes qui lui proposent quelque chose. Par exemple : « partez en claquant la porte, allez faire un tour » ou « que ferait votre meilleur ami ? », des petites pistes qui permettent de débloquer des situations. Et aussi sortir de ses habitudes. J’aime bien ce jeu, comme petit catalyseur.

Quels territoires sonores aimerais-tu encore explorer ?
J’aimerais bien explorer un champ plus contemporain, expérimental. L’installation sonore, j’ai envie d’aller vers ça, chercher comment le son peut happer un passant dans un espace, ou le figer. J’ai envie de jouer un peu, c’est nouveau, ça me fait peur, mais j’ai envie.

Je fais aussi de la danse, basée sur l’impro totale, et je vois énormément de parallèles entre la danse et le son. Cette recherche du moment présent, du mouvement, plus ça va, plus j’ai envie de faire quelque chose avec les deux. Je réfléchis. Je sais que ça ne se fait pas en 6 mois, c’est un univers.

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Site web : http://jeannedebarsy.com/


  1. Ino vao vao Mada ?