L’art n’est pas une mystique en dehors de toute influence sociale et politique, il est bel et bien un produit de notre société. Il n’y a ni hasard ni coïncidence. Dans ce dossier intitulé « Doubles visages. L’art s’écrit au masculin », j’ai cherché à réunir trois œuvres, trois moyens d’expressions artistiques mais également trois expériences sensorielles – l’écriture, le cinéma, la musique – afin qu’elles puissent entrer en résonance, malgré la déraison, et mettre en lumière l’influence du social sur nos regards et notre construction du réel.

Bien que quatre générations soient passées entre Alice Guy et Björk, le parallèle de leur histoire laisse pantois. Et cette réalité est très bien traduite dans la fiction de Siri Hustvedt. Ces femmes ont eu la vocation, le talent et la détermination de développer leur carrière artistique, elles se sont autorisées à être ce qu’elles sont, elles ont osé s’affranchir et s’émanciper. Mais la société s’évertue à en décider autrement. La raison à cela ? Une prévalence du masculin sur le féminin qui semble s’opérer assez « naturellement ». Foutaise, il n’y a pas de « naturel » : c’est bien là, face à nous, opéré en toute quiétude. Ce constat désarmant pourrait sembler anecdotique s’il n’était pas le fruit d’une véritable discrimination.

À travers cette domination respectée et assumée, il s’agit d’identités : le féminin, d’un côté, le masculin, de l’autre. Un opposition, constante, entre le « sensible » et le « neutre », entre le « doux » et le « puissant ». Un conflit et une hiérarchisation construites socialement à l’aide de la culture, de l’éducation, de la famille, des médias… de manière affirmée et visible. Particulièrement vivaces, ces stéréotypes s’expriment par les mots, par les gestes, par les jugements, par les idéologies, de manière structurée et raisonnée. Ils construisent la qualité, l’entendu et le ressenti. Ils dictent les comportements, déterminent s’ils sont appropriés ou s’ils ne le sont pas. Ils enferment et écrasent. La beauté réside dans les yeux de celui qui regarde… Et les œillères sont elles aussi bien attachées. Mais alors, faut-il délibérément porter un masque d’homme pour obtenir la reconnaissance ? Ce jeu de rôle, Judith Butler en parlait déjà dans les années nonante avec son essai Gender Trouble : notre identité d’homme ou de femme ne seraient qu’une performance, un ensemble de comportements, d’attitudes et de gestes, une mise en scène que nous répétons. Nous serions donc les acteurs et actrices de cette mise en scène de la vie quotidienne1.

En parcourant page à page les deux bandes dessinées de Pénélope Bagieu, Culottées, la même histoire semble se répéter inlassablement dans tous les domaines du social et aux quatre coins du monde. Ou du moins, ce qu’on décide d’en garder comme histoire. Comment se fait-il qu’en 2018, alors que les femmes représentent 50 % de la population mondiale, leur rareté dans le domaine artistique soit toujours aussi flagrant ? L’élément de réponse est sous nos yeux : notre « beau » est difforme, notre « vrai » est artificiel, notre histoire est trompeuse et notre vision aveuglée. Et pourtant, nous sommes libres.


  1. Erving Goffman, la Mise en scène de la vie quotidienne. La Présentation de soi, Minuit, « Le sens commun », 1959.