Quand de Pretto et Bellegueule ont un background commun.

Avec son nouveau roman Qui a tué mon père, Édouard Louis revient sur la scène littéraire en grande pompe. De ses romans, il en ressort une place prépondérante du père dans l’éducation du fils… gay. Chez Eddy de Pretto et son titre Kid les thèmes sont sensibles et il n’est pas rare lors d’une interview de voir les deux Eddy réunis et confrontés dans les questions.

En finir avec Eddy Bellegueule est le récit vraisemblablement autobiographique d’Édouard Louis, fils d’ouvrier picard. Ce roman dénonce la brutalité d’une société attachée à des valeurs dites « viriles » pour un garçon et « féminines » pour une fille. Cette vision manichéenne de la société divisée entre les « forts » et les « faibles » invite Édouard Louis à peindre une Picardie profonde emplie de clichés « beaufs » et radicaux face à un jeune homme résolument gay qui ne respecte aucune de ces « normes » viriles. Quant à Eddy de Pretto, notamment dans sa chanson Kid,  l’histoire dépeinte est celle du jeune homme homosexuel qui grandit dans une famille dont le père impose également la « virilité abusive » à son fils.

Édouard Louis.

Cure, le premier album d’Eddy de Pretto, nous offre donc le titre cinglant Kid, qui impose à l’enfant chanteur la « virilité » à base de répétitions impératives : « tu seras viril mon kid ». La comparaison terrible avec les filles se retrouve également chez Édouard Louis :

« Il demandait à ma mère si j'étais un garçon ; C'est un mec, oui ou merde ? Il pleure tout le temps, il a peur de mourir, c'est pas un vrai mec. Pourquoi ? Je l'ai pourtant pas élevé comme une fille, je l'ai élevé comme les autres garçons, bordel de merde ! »

À plus forte échelle donc, le rôle du père détermine le développement de l’enfance. Ces deux œuvres contemporaines reflètent surtout un problème de société dans laquelle l’acceptation de l’homosexualité de la part du père est encore très compliquée et est sujet de complexe. À l’instar du fils gay s’impose la dure condition des familles ouvrières. Eddy Bellegueule comme le Kid de Pretto sont issus de famille moyenne voire prolétaire. Cette donnée sociale implique un désir des pères à voir évoluer leur fils dans des milieux d’exception. Ainsi chez Pretto il s’agira d’être « [son] petit héros, historique » et de faire des prouesses « héroïques ». Chez Louis, on nous offre plutôt une vue d’ensemble de la société picarde :

« Dans ce monde où les valeurs masculines étaient érigées comme les plus importantes, même ma mère disait d'elle “J'ai des couilles moi, je me laisse pas faire.” »

Alors à l’évidence, en tant que spectateurs, nous ne pouvons que faire le rapprochement entre ces deux hommes à la langue brutale et violente peut-être parfois crue ; par exemple, lorsqu’Eddy Bellegueule raconte ses ébats sexuels sans filtre ou quand de Pretto nous offre sa belle langue « chibrée ». Le plus étonnant sans doute est de voir qu’ils ne profitent pas de leur expérience commune. Dans une interview de Paulette Magazine « EDDY DE PRETTO : UN GARÇON DANS LE VENT ! » le 8 novembre dernier, à la question qui fait pleinement référence à Edouard Louis, Eddy de Pretto répond :

« Étonnamment, ça ne m’a pas trop parlé. Je voulais lire son premier livre. C’est d’ailleurs ma mère qui me l’a offert. Mais je n’ai pas réussi à rentrer dedans. Peut-être parce que ce n’est pas du tout ce que j’ai vécu. Lui, il s’est beaucoup bagarré à cause de sa sexualité. Je n’ai pas ressenti ces choses qu’il décrit.1 »

Eddy de Pretto.

 

Le lien, nous le faisons tous assez aisément quand les Eddy sont sortis. Mais peut-être pouvons nous étendre la comparaison de Pretto et Bellegueule au-delà de leur ressemblances qui certes sont nombreuses. L’enfant gay éduqué au milieu de valeurs masculines et viriles, un avenir qui se veut héroïque et brillant ; la découverte de son propre corps, de ses propres sentiments, l’apprentissage de la vie en « solo »… peut-être ont-ils eu le même contexte éducatif (ou pas) en attendant, nous avons deux artistes talentueux qui dirigent un regard neuf, brutal et violent sur le jeune homosexuel qu’ils étaient sans pour autant invoquer un pathos débordant sur leur enfance.

Que ce soit Eddy ou Eddy, les deux ont un rapport sensible à l’écriture de leur texte. Bellegueule touche par sa violence et la cruauté de ses mots; de Pretto par la sincérité de sa voix qu’on entend. Ils touchent chacun à leur manière le public qu’ils interpellent. Pour moi, ces deux artistes ont une place prépondérante aujourd’hui.

Les Eddy sont sortis forts et beaux, un beau hasard que l’Eddy brille aujourd’hui !

En savoir plus...

En finir avec Eddy Bellegueule

Ecrit par Edouard Louis
2014, éditions du Seuil
220 pages

Cure

Eddy de Pretto
2017


  1. Alexandra DUMONT, « Eddy de Pretto : un garçon dans le vent ! » [en ligne], Paulette Magazine, 8 novembre 2017, http://www.paulette-magazine.com/fr/article/eddy-de-pretto-un-garcon-dans-le-vent/7734 (consulté le 27 juin 2018).