critique &
création culturelle

Antonio 1,2,3

Ma douce, ma tendre errance

Antonio 1,2,3 est le premier long métrage du jeune réalisateur brésilien Leonardo Mouramateus ( Sol Alegria ). Il retrace le flottement d’Antonio, un presque trentenaire un peu oisif, un peu perdu, très rêveur, qui erre dans Lisbonne à la recherche d’on-ne-sait quoi : son chemin ou l’amour ? Chassé de chez son père, il atterrit chez son ex-petite amie. Ce film est l’une de ses petites trouvailles enthousiasmantes qu’offre Mubi, une plateforme britannique de films d’auteurs.

Le film est une adaptation libre des Nuits Blanches de Dostoïevski, intégrant des parcelles de vie du réalisateur et de ses amis. C’est une mise en abîme : il suit également la troupe d’Antonio qui se produit sous la direction d’un de ses amis. Ils y jouent… les Nuits Blanches . Cette nouvelle du célèbre auteur russe, parue en 1848, raconte l’idylle entre un jeune romantique et une inconnue minée par un lourd chagrin d’amour. Ils se rencontrent dans un Saint-Pétersbourg vide et ont l’illusion d’une flamme naissante, jusqu’à ce que l’amant de la demoiselle ne réapparaisse. L’amour, la déchirure, le chagrin, l’illusion, autant de sujets universels que Mouramateus se réapproprie et transpose dans son film, jouant au passage avec quelques codes .

Je ne pourrais pas vous dire si Antonio 1,2,3 relève du conte ou de la pièce de théâtre, tant les genres sont délicieusement emmêlés et transcendés afin de nous offrir une balade poétique (la première étincelle faite de coups d’oeils maladroits est filmée avec tant de justesse et la scène d’amour avec beaucoup de tendresse et de vérité), au plus profond des questions existentielles, à travers un itinéraire en trois actes. Antonio, incarné par un Mauro Soares si authentique dans ce rôle de garçon paumé et agaçant, se veut peut-être symptomatique d’une certaine jeunesse. Soares joue trois personnages qui n’ont, a priori, rien avoir les uns avec les autres mais sont, finalement, intimement liés dans cette quête d’absolu, qu’il s’agisse de trouver l’amour ou de se trouver soi-même. Quelques leçons de vie émaillent ce film qui a tout l’air d’être une comédie assez légère mais se révèle plus profond au fur et à mesure que l’on plonge dans l’histoire et dans les ruelles lisboètes pentues, emmêlées comme des câbles électriques. « Apprends à perdre » hurle Antonio - en slip sur les quais durant la nuit - à son ami, lui conseillant de se délester de son orgueil pour pouvoir avancer.

Ce qui rend le film attachant selon moi, outre les thématiques abordées, c’est la magie d’un cinéma petit budget qui opère et y distille du charme, de l’authenticité, de la liberté. Tout en restant bien ancré dans le réel, le long-métrage nous entraîne parfois dans un rêve, à la suite d’Antonio. L'œuvre a ainsi la poésie et la beauté des retours à l’aube qui nous manquent et des flâneries dans l’arrière-décor d’une ville magnifique. Les rues et les toits de la capitale portugaise font autant pour le film que la sincérité des comédiens (notamment l’actrice et réalisatrice Déborah Viegas, auteure de, entre-autres, São Paulo com Daniel ). C’est filmé simplement mais avec puissance : on ressent le vent, la gueule de bois et l’étroitesse moite d’une soirée étudiante, ou encore celle d’une baignoire trop petite.

Antonio 1,2,3 c’est trois films en un donc, ou un personnage triple qui se balade d’une fable à l’autre pendant 1 heure 30. Présenté au festival international de Rotterdam en 2017, il est actuellement disponible sur la plateforme payante (9 euros par mois) Mubi. Une plateforme britannique de films d’auteurs traversant les époques, les cultures (des films indiens, colombiens, chinois, russes, français…) et les genres (du thriller psychologique au film de gangster en passant par des comédies), qu’ils soient des classiques ( Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein), qu’ils aient été des succès ( La Vie d’Adèle de Kechiche, Mulholland Drive de Lynch), voire passés complètement inaperçus chez nous ou oubliés ( Silence au paradis de Garcia). Mubi permet d’avoir accès à un spectre assez large en matière de cinéma, qu’il soit pris au sérieux ou comme un jeu, c’est une vidéothèque très riche remplie d’histoires, de méthodes, de visions, de savoir-faire différents, à travers le monde. Sa force est principalement sa diversité et ensuite la qualité des très nombreux choix proposés. Une version d'essai est disponible, de quoi explorer et découvrir avec joie, un « film du jour » par soir, durant une semaine, mais également les différentes catégories (courts-métrages, festivals) et des rétrospectives (actuellement Varda, autrefois Truffaut ou encore Almodovar).

Même rédacteur·ice :

 

Antonio 1,2,3

Réalisé par Leonardo Mouramateus

Avec Mauro Soares, João Fiadeiro, Carolina Thadeu

Brésil, 2019

95 minutes

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