critique &
création culturelle

D'ailleurs, ce n'est pas ma maison de Tiphanie Le Gall

Les lieux qui nous façonnent

Librement inspiré de la vie de Tiphaine Le Gall, D’ailleurs, ce n’est pas ma maison nous plonge en immersion dans l’intimité d’une femme qui apprend à se réapproprier sa maison tout en reprenant le pouvoir sur sa vie. Un récit où nous suivons une femme qui à la fois remet en question son présent et prend du recul sur son passé.

Avec D’ailleurs, ce n’est pas ma maison, Tiphaine Le Gall signe son quatrième roman. Cette histoire inspirée des propres souvenirs de l’autrice s’ouvre sur une annonce. Un choc. Le décès de l’amie de toujours de la narratrice, Louise. Face à cette disparition prématurée, la narratrice se replonge dans son passé. À travers la figure de Louise, son opposée qui incarnait la joie et la liberté, la narratrice retrace son parcours scolaire, ses relations amoureuses et son désir d’émancipation.

« Il me semblait que ma vie n’avait pas commencé. Ma vie à moi, comparée à celle de Louise, m’apparaissait préservée, enclavée dans ce jardin tutélaire qui croissait au fil des saisons. »

L’histoire est construite en deux temps. Nous suivons à la fois l’histoire de la narratrice et ses réflexions. Ainsi, se mêlent passé et présent. Ce texte asynchrone est déroutant mais des repères sont dispersés dans le récit de la narratrice. Entre autres, sa maison qui fait office de phare guidant sa réflexion et son récit.

« Dans le commerce intime que j’entretiens avec ma maison, je cherche peut-être à me définir. L’habiter en famille, puis l’habiter seule, une semaine sur deux avec les enfants, l’a élargie, et comme un corps qui aurait maigri d’un coup elle flotte dans son vêtement trop ample. Je peine parfois à en redéfinir les contours, et me cherche à travers les étages. »

À travers sa maison et les lieux où elle a habité, la narratrice questionne son identité et le sens de la vie. Son rapport à la spatialité nous permet de mieux cerner les émotions par lesquelles passe l’héroïne, qui est également profondément habitée par l’envie d’être aimée et désirée. Au fil de ses rencontres amoureuses, nous pouvons comprendre le mal-être et la quête de sens qui tourmente la narratrice – une partie est également dédiée à la dépression et l’anorexie. Elle nous livre ainsi des pans de son passé marqués par la séparation, le rapport aux autres et la quête de soi.

D’ailleurs, ce n’est pas ma maison se construit de manière énigmatique. Il est structuré à la façon d’un puzzle où les contours se dessinent au cours de la lecture. Au départ, je ne comprenais pas la trame du livre : l’histoire et les pensées de la narratrice étaient fragmentées. Le style de narration demande un certain temps d’adaptation. Ce n’est qu’après une cinquantaine de pages que je me suis habituée à la forme de l’histoire et que j’ai commencé à recomposer les morceaux. Toutefois, les chapitres sont courts et assurent une lecture plutôt rapide. L'alternance des chapitres entre des réflexions morcelées et le récit de son passé permet d’ailleurs de donner du rythme à l’ensemble de l’histoire.

Ce roman nous immerge dans l’intimité d’une femme tourmentée par la vie. Pourtant, en elle, on se reconnaît. Elle n’est pas si différente de nous. Le·la lecteur·ice ne connaitra pas le nom de la narratrice. Pourtant, iel suivra ses doutes, ses joies, ses angoisses et ses désirs. Le paradoxe entre l’anonymat de la narratrice et ses réflexions les plus intimes donne au récit une portée universelle. D’ailleurs, ce n’est pas ma maison est une introspection sur la manière d’habiter les lieux, de se les approprier et de les quitter. Comment un endroit a-t-il un impact sur nous ? De quelle manière occupe-t-on les lieux ? Comment un événement influence-t-il notre sentiment d’être chez soi ?

Thiphaine Le Gall livre ainsi un récit à la fois profondément intime et résolument universel. Il a trouvé une résonance chez moi. Je me suis retrouvée dans certaines parties du roman où la narratrice décrit le sentiment de partir du cocon familial en tentant de construire le sien. Quand la narratrice part à Paris poursuivre ses études supérieures, ses débuts dans la capitale m’ont rappelé avec une pointe de nostalgie mes propres premiers pas à Bruxelles.

« C’était un effort de ne pas revenir, mais j’avais conscience de l’enjeu d’habiter “chez moi”, ailleurs que “chez elle”. Je m’efforçais de le dire : J’habite à Paris. Boulevard du Temple, c’est chez moi. J’achète mon pain rue Oberkampf et je prends la ligne 8 à Filles du Calvaire. »

Elle quitte donc Rennes et la maison de ses parents pour s’installer dans la capitale. Ce déménagement s’apparente au mien qui suit partie de ma campagne à la vie citadine de Bruxelles. Dans les efforts de la narratrice pour habiter son nouveau chez-elle, je me suis souvenue de mes premiers pas dans la vie en tant qu’étudiante autonome : faire à manger, faire ma lessive, créer mon propre réseau à Bruxelles. L’apprentissage et la solitude d’habiter hors du foyer familial . Encore aujourd’hui, je découvre de nouveaux recoins de Bruxelles. La solitude éprouvée quand je suis arrivée à Bruxelles s’est transformée en une fierté de me sentir désormais chez moi quand je rentre à Bruxelles après être rentrée chez mes parents. Une ville offre mille possibilités d’activités et pourtant elle ne s’apprivoise pas du jour au lendemain.

Je pense que ce livre peut s’adresser à tout type de personne : pour les gens qui partent, pour celleux qui restent, pour les personnes qui déménagent ou quittent un·e partenaire. D’ailleurs, ce n’est pas ma maison saura vous cueillir.

D’ailleurs, ce n’est pas ma maison

de Tiphaine Le Gall
La manufacture de livres, 2026
320 pages

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