critique &
création culturelle

Ce monde n’existe pas d'Antoine Cossé et Martin Quenehen 

La possibilité de se réinventer

Entre poésie et récit brut, Martin Quenehen et Antoine Cossé nous offrent Ce monde n’existe pas, une histoire au visuel subtil. Le récit raconte la violence de nos sociétés à travers les guerres et les inégalités sociales mais aussi l’introspection de son principal protagoniste, Jules. Dans un monde de violences et qui ne veut pas de lui, Jules tente de s’émanciper afin de trouver une existence en paix loin des conflits.

« Ce monde n’existe pas. » : une phrase énigmatique choisie comme titre pour la dernière BD écrite par Martin Quenehen et illustrée par Antoine Cossé. Une formule qui résonne tout le long du récit comme une invitation à questionner la place que chacun occupe dans la société et le monde qu'il souhaite construire pour lui-même.

Sous la plume de Quenehen, nous suivons l’histoire de Jules, personnage anti-héros, exclu de la société et considéré par celle-ci comme un voyou, un fils de démon. À Belfort, en 1857, Jules se retrouve au mauvais moment au mauvais endroit. Son destin bascule et, notre personnage est envoyé, à tort, en prison pour meurtre. À l’aube de ses 18 ans, Jules doit choisir entre l’échafaud ou un engagement dans les bataillons disciplinaires de Napoléon III envoyés au Mexique.

« Un nouveau monde, c’était exactement ce dont Jules avait besoin. »

Jules choisit l’exil. Il fait donc ses classes au Mexique où il apprend la balistique et l’artillerie. De l’autre côté de l’Atlantique, il ne subit plus la violence, il y contribue et la perpétue. Jules pense dès lors que la violence fait partie intégrante de ce monde. À son retour en France, le monde ne le regarde plus de la même façon. Il n’est plus le bouc émissaire de son village mais une fierté nationale. Pourtant, cette reconnaissance tardive ne suffit pas à effacer les blessures du passé. Jules peine à trouver sa place dans la société qui ne le reconnait que par son uniforme. Il connait la déception amoureuse et décide de partir au Japon pour prendre part à la guerre civile qui y fait rage.

« Cette nuit-là, Jules décida de s’offrir un monde à lui. »

Ce second voyage est déterminant dans l’histoire de Jules car il marque une rupture encore plus profonde. Au Japon, contre toute attente, Jules ne rejoint pas l’armée française mais le camp des samouraïs. En trahissant sa patrie, Jules n’est plus le fils du malin qu’on l’accusait d’être enfant, il l’incarne désormais. En livrant bataille contre ses anciens compagnons d’armes, Jules combat également les démons de son passé. La trahison de sa patrie est également son premier acte d’émancipation. Jules se réapproprie cette identité démoniaque qu’on lui avait assignée afin de trouver sa propre voie.

Le récit explore ainsi plusieurs thèmes universels : la quête d'identité, le rejet social, la rédemption et la liberté. Jules est un personnage constamment en mouvement, traversant autant les continents que les différentes facettes de sa propre personnalité. Ses voyages deviennent une métaphore de sa recherche intérieure : chaque nouveau pays lui offre la possibilité de recommencer sa vie, mais aussi de se confronter aux blessures qu'il transporte avec lui.

Cette bande dessinée permet également de réunir les talents complémentaires de ses deux auteurs. Historien de formation et ancien journaliste chez France 2, Martin Quenehen construit un récit solidement ancré dans les événements historiques du XIXe siècle. Les guerres, les déplacements et les bouleversements politiques servent de toile de fond à une réflexion plus profonde sur la construction de soi et le sentiment d'appartenance.

De son côté, Antoine Cossé, formé au Camberwell College of Arts, livre un travail graphique remarquable. Mélangeant encre, aquarelle et crayons, il réalise des dessins d'une grande délicatesse. Son trait fin et des couleurs parfois vaporeuses confèrent à l'ensemble une atmosphère poétique. Ce visuel contraste avec la brutalité de certaines scènes de combat et renforce l'émotion qui se dégage du récit.

Les illustrations constituent sans doute la plus grande force de l'ouvrage. Elles m'ont permis de m'immerger pleinement dans l'univers de Jules et de ressentir les émotions qui le traversent. Certains dessins avec peu de dialogues ou de descriptions racontent à eux seuls les doutes, la solitude ou l'espoir du personnage. Antoine Cossé parvient ainsi à traduire visuellement ce que les mots laissent parfois dans l'ombre.

Au-delà de son intrigue historique, Ce monde n'existe pas est avant tout un récit sur la possibilité de se réinventer. À travers les épreuves qu'il traverse et les choix qu'il assume, Jules cherche à échapper aux étiquettes que les autres lui ont imposées. Son destin, façonné par une succession de circonstances malheureuses, devient progressivement le résultat de ses propres décisions. Cette quête de liberté et d'identité donne à l'œuvre une portée universelle qui continue de résonner bien après avoir refermé l'album.

Ce monde n’existe pas

Dessins d'Antoine Cossé

Scénario de Martin Quenehen

Casterman, « Récits Ado-Adultes », 2026

120 pages

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