Le Complexe de Lucie Albrecht
Rien ne se perd, tout se consomme

Le Complexe de Lucie Albrecht transforme la quête de la « meilleure version de soi-même » en véritable fabrique à complexes, où les insécurités deviennent une ressource au service d’un système consumériste. Entre body horror, dystopie et critique sociale, la bande dessinée offre un récit troublant dans sa proximité avec le réel qui suggère le malaise plus qu'il ne l'impose.
Le Complexe est la première bande dessinée de Lucie Albrecht, parue aux éditions Casterman. Après deux romans graphiques intimement liés à l’adolescence, elle illustre ici la quête d’amélioration de notre reflet, en en poussant le processus à une extrême rapidité. Au sein d’un système perfide, nous suivons plusieurs personnages qui vont s’enliser dans l’offre consumériste d’un lieu à la mode : le Complexe, dans l’espoir d’atteindre la perfection.
Inès, Nadège et Toni ont gagné le fameux concours offrant un séjour all inclusive dans le luxueux et inaccessible Complexe chirurgical et hôtelier du docteur Nazer. Un séjour de cinq jours à l'issue duquel est faite une promesse : devenir la personne qu’ils méritent d’être. Malgré des envies très différentes, les protagonistes se retrouvent chacun à leur tour pris dans l’engrenage du « toujours plus » et du « jamais assez » symptomatiques de l’obsession capitaliste d’être la meilleure version de soi-même.
Différents complexes
Les trois personnages du récit incarnent différentes facettes de cette obsession d’amélioration voire d’optimisation de leur apparence physique. Tous trois se tournent alors vers Le Complexe pour atteindre cet objectif.
Inès est une jeune adulte complexée par son nez. Typique de la dysmorphophobie1, elle se voit de manière déformée et ne pense qu’à éliminer cette bosse pour enfin se trouver belle. Grâce à des dessins parfois poétiques, parfois plus horrifiques, mais toujours très imaginatifs, Lucie décrit, via ce personnage très représentatif de la jeunesse mais pas uniquement, à quel point un complexe ciblé peut déformer l’entièreté de notre vision de nous-mêmes.

Nadège est une femme dont l’âge a fini par laisser des marques visibles sur son corps. Totalement obsédée par son vieillissement et dépossédée de solutions pour paraître plus jeune, elle est prête à tout pour séjourner au Complexe et s’offrir ce qui s’approche au plus près de la vision médiatique de la beauté : jeunesse et fermeté, sans plus aucun effet visible de gravité. Par des dessins plus réalistes, on perçoit à travers ce personnage la précision des procédures médicales attendues.
Toni veut quant à lui devenir une véritable œuvre d’art en maximisant son apparence physique, quitte à défier le réalisme médical. En quête de buzz, il propose au docteur Nazer de faire de lui son plus grand chef-d’œuvre via une performance médicale en direct : le plus grand nombre de procédures sur une unique personne, en une seule anesthésie. À travers des codes très liés au star system, ce personnage nous plonge dans le monde de l’influence et de la télé-réalité, qui nous enferme peu à peu dans une esthétique très précise : celle de la maximisation physique, mâchoire plus définie, nez plus aquilin, lèvres plus pulpeuses, taille plus fine, cheveux plus épais…
Iels ont tous des objectifs très différents et pourtant : chacun·e se retrouvera coincé·e dans le Complexe, pris·e dans l’engrenage d’un système qui leur crée des besoins tout en leur proposant les solutions sur un plateau, moyennant paiement.
Que restera-t-il d’elleux à la fin du processus ?
Simple reflet ?
Durant la lecture de cette bande dessinée, de nombreuses références culturelles mais aussi des échos à la fois intimes et collectifs nous traversent. Difficile de ne pas faire de liens avec le réel : on connaît presque tous·tes quelqu’un parti à l’étranger pour une procédure esthétique. On entend quotidiennement parler des dernières innovations en matière de skin care. On est en permanence matraqué·es médiatiquement de nouvelles modes, de nouvelles injections et injonctions, de nouvelles normes de beauté.
Dans le dossier de presse inclus ainsi qu’à la fin de la BD, Lucie Albrecht évoque ses inspirations : des œuvres de pop culture mais aussi des pratiques bien réelles. Fake injectors, ces faux médecins qui pratiquent à bas coûts des injections de produits non homologués, « lifting vampire » (masque pour le visage à base de son propre sang pour stimuler son renouvellement cellulaire), BBL (Brazilian Butt Lift)... Autant d’interventions popularisées par des célébrités et influenceur·euses, souvent accompagnées de codes promotionnels. La frontière entre marketing et médical se brouille dangereusement. C’est dans cet entre-deux que s’inscrit Le Complexe.

À la manière de certaines dystopies contemporaines comme Black Mirror, la fiction ne crée pas un monde totalement étranger : elle extrapole le réel. Tourisme médical, médecins devenus figures médiatiques, esthétiques standardisées, marketing invasif… autant d’éléments déjà présents, simplement poussés à leur paroxysme. L’anticipation ne s’oppose pas au réel, elle en est le prolongement et cela donne du poids au récit.
Impossible aussi de ne pas penser à The Substance de Coralie Fargeat. Comme dans le film, Le Complexe mobilise les codes du body horror, ce sous-genre de l’horreur où la transformation du corps échappe progressivement au contrôle, pour faire basculer une situation familière vers une forme d’étrangeté inquiétante, voire délirante et gore.
Mais là où la transformation pourrait tourner au spectaculaire comme dans The Substance, Lucie Albrecht reste ici profondément ancrée dans quelque chose de connu. Et c’est peut-être là que réside le malaise : dans cette impression persistante que tout cela, au fond, n’est déjà plus tout à fait de la fiction.
Suggérer pour mieux dénoncer
À l’inverse de The Substance et d’autres œuvres de body horror qui choisissent de montrer frontalement les transformations du corps, Lucie Albrecht fait le pari d’une forme de suggestion. Ses dessins oscillent entre réalisme et métaphores, laissant au spectateur un espace d’interprétation où l’imaginaire est stimulé en tissant des liens avec d’autres œuvres. L’horreur, ici, ne se donne pas immédiatement à voir.
Le gore et l’effroi se logent dans le récit, dans la mécanique-même du Complexe. Un système qui s’auto-entretient, presque en circuit fermé : chaque nouveau client devient une ressource. Peau, organes, matière : les complexes des un·es sont capitalisés et alimentent les désirs des autres. Rien n’est réellement supprimé, tout est transformé, réinjecté, revalorisé. L’adage scientifique « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », prend tout à coup une dimension un peu trop littérale, sombre, profondément morbide. Le fonctionnement du Complexe (changer de physique en un temps record) n’a pourtant pas besoin d’être entièrement expliqué pour être crédible. Il ne cherche pas à démontrer, ni à justifier. Sa force réside dans sa portée symbolique.

Cette logique confère au Complexe une dimension presque carcérale. Derrière son apparence luxueuse, le lieu devient un espace dont il semble impossible de s’extraire, générant un sentiment diffus d’enfermement. Cette atmosphère n’est pas sans rappeler A Cure for Wellness (réalisé par Gore Verbinski et sorti en 2016) où le soin et le confort d’un complexe hôtelier dissimulent en réalité une mécanique d’enfermement profondément anxiogène. Ici, lorsqu’un personnage parvient enfin à rembourser l’entièreté de sa dette, contractée à force de procédures rendues désirables par un marketing implacable, on apprend qu’elle travaillait là depuis des décennies.
Certaines œuvres contemporaines font le choix de tout montrer, de tout rationaliser visuellement. Bien qu’un scénario scientifique précis soit très séduisant, il peut devenir un piège : en cherchant à rendre chaque mécanisme plausible, il se confronte à ses propres limites. C’est un sentiment que j’ai notamment ressenti devant The Beauty (série réalisée par Ryan Murphy sortie en 2026) : un scénario ambitieux, où un virus créé de toute pièce altère volontairement l’ADN pour produire une version « améliorée » de l’être humain, mais dont les variations engendrent des effets secondaires horrifiques. L’idée est fascinante, mais la démonstration finit par se retourner contre elle-même. Théâtraliser la précision scientifique, c’est prendre le risque d’être grotesque aux yeux de celleux qui s’y intéressent (et qui ont un minimum suivi les cours de bio). Plus encore, cette sur-explication s’accompagne souvent de représentations appuyées, assez caricaturales. Dans The Beauty, le pouvoir prend les traits d’une figure masculine qui, après sa cure de jouvence grâce au virus, n’a d’égal à son narcissisme que son avidité. Cette image fait tristement écho à mes souvenirs déçus de la série Squid Game : un groupe d’hommes âgés cherchant à détourner leur ennui par le spectacle de la violence. Si ces images ne sont pas dénuées de vérité, elles finissent par perdre de leur force par leur redondance et leur grossièreté.
Dans Le Complexe, au contraire, Lucie ne grossit pas le trait. Son récit suggère, son dessin évoque, sur la base d’un scénario solide. L’utilisation de deux couleurs dominantes, le rouge et le vert dégradés en plusieurs teintes, convoque immédiatement un imaginaire médical : le sang, l’hôpital, les robes des praticiens, la froideur clinique. Un univers où tout semble maîtrisé et dans lequel l’horreur s’insinue sans jamais éclater.

En tant qu’amatrice de science-fiction et de body horror, j’aurais parfois aimé que Lucie Albrecht pousse encore plus loin les dérives de son concept. Mais cette frustration semble presque volontaire. Car en refusant d’explorer frontalement toutes ses possibilités, cette bande dessinée fait émerger une multitude de liens, d’images et de références. Le récit ne sature pas l’imaginaire, il l’active.
Réelle allégorie du consumérisme, le Complexe est un lieu qui pousse sa clientèle, et non une patientèle, à ne jamais quitter les lieux. Il ne parle pas seulement de transformation physique mais interroge notre rapport au système dans lequel nous baignons, ainsi que ce que nous projetons de nous-mêmes face à une norme imposée. Le reflet que l’on cherche à améliorer n’est peut-être plus tout à fait le nôtre. Cette quête de visibilité et de singularité à tout prix fait écho à Sick of Myself de Kristoffer Borgli, où le besoin d’exister dans le regard des autres pousse à des formes d’auto-altération volontaire. Seulement, dans le Complexe, il s’agit d’une quête de singularité qui nous emmène vers une homogénéité des codes esthétiques.
Grâce à un univers légèrement dystopique, Lucie Albrecht nous met face à une inquiétude bien réelle : dans une quête de maximisation de sa beauté, ne sommes-nous pas en train d’alimenter un système narcissique qui crée des besoins incessants de réajustement et d’optimisation, eux-mêmes soumis à une logique de mode ? Le roman graphique se fait alors le reflet d’une société qui crée des complexes qui, au final, ne nous ont jamais vraiment appartenu.