critique &
création culturelle

Deux nuits au BRDCST Festival

pour perdre ses repères (et ses a priori)

Le premier week-end d’avril a vibré, que dis-je, s’est fait secouer, par le BRDCST Festival à l’AB. Ou plutôt : c’est moi qui ai été secouée. Repoussant les limites des genres musicaux, les différents artistes de la programmation n’ont laissé ni mes oreilles ni mes yeux indifférents.

Cet article s’adresse à toustes les lecteur·ices de Pitchfork, The Wire et j’en passe, aux auditeur·ices de labels indépendants MAIS surtout à toutes les personnes curieuses et à celleux qui aiment sortir de leur bulle de confort auditive.

Retour non exhaustif et surtout non chronologique de mes différentes découvertes musicales expérimentales du festival BRDCST lors des deux premières soirées, les 3 et 4 avril derniers à l’Ancienne Belgique.

Sombres entrées en matière

J’arrive en trombe à l’AB et j’entre sans attente pour assister à mon premier concert du week-end : l’artiste anglais Rainy Miller et son album Joseph, What Have You Done, très introspectif, d’une grande sensibilité et avec un besoin presque viscéral d’extérioriser ‒ voire d’exorciser. À l’écoute, j’adore cet univers industriel dark. À vivre, un peu moins. Visage sombre, capuche vissée, Rainy Miller commence sa performance dans la fosse de la grande salle. Ses mouvements lents, presque aléatoires, donnent l’impression qu’il est uniquement guidé par ses ressentis. J’avoue avoir un peu de mal à connecter avec l’attitude torturée d’un artiste sur scène, bien que celle-ci me touche auditivement : c’est mon côté drama queen, mais pas trop, seulement des oreilles. C’est pourtant via ses concerts qu’il explique pouvoir exprimer pleinement l’ampleur des souvenirs et des émotions qu’il injecte dans sa musique studio. Il est peut-être un peu trop tôt dans la journée pour que puisse pleinement entrer dans sa performance à la fois profane et ésotérique.

Changement d’échelle mais pas d’intensité, je capte directement la fréquence de feeo, qui présente son album Goodness, produit par l’excellentissime label londonien AD 93 (élu par Pitchfork label de l’année 2025). Sur la petite scène de l’AB Club, le concert est plus intimiste. Son univers sombre et électrique navigue entre nuisances sonores assumées et nappes de white noise, contrebalancées par de très belles mélodies. Sa voix douce et feutrée se pose parfaitement sur des rythmes lo-fi et des riffs de guitare, nous emmenant en douceur dans ses introspections. Du peu que je distingue (grandes silhouettes aux premiers rangs ‒ pourquoi ?), cette douceur semble reflétée dans son attitude : calme, humble, concentrée. Elle est dans la « zone » ‒ celle de laquelle on ne peut qu’être admirateur·ices.

Dans ce qui semble être une autre époque, je suis happée par la voix aussi englobante que glaçante de Keeley Forsyth. « I’ve lost all my power ». Cassée mais chaleureuse, elle ne peut laisser indifférent·e. Comparer deux artistes n’est peut-être pas la chose à faire, mais ce concert me transporte vers ce que je fantasme d’un live de Patti Smith à la fin des années 70. On se sent privilégié·e d’assister à une performance d’un tel charisme, porté par une voix singulière : brute, rauque mais presque lyrique.

En poétesse contemporaine punk-rock, Keeley Forsyth nous fait entrer dans son intimité avec Hand to Mouth. Accompagnée d’un pianiste et d’une violoncelliste, elle déploie des paysages émotionnels célestes, mais solidement ancrés dans le réel. Chaque chanson est entrecoupée de lectures autotunées de scènes d’enfance, écrites par Jean-Baptiste del Amo. Ces interludes coupent un peu mon élan ‒ et réveillent ma fatigue (fin de soirée oblige) ‒ mais ils complètent indéniablement son univers : directs, sensoriels, crus. Sans métaphores. On plonge dans les souvenirs de l’auteur, tout en étant soulagé·e de ne pas y être. Certains thèmes liés à la famille peuvent émouvoir, voire heurter. Quoi qu’il en soit, la performance s’imprime quelque part, presque dans notre chair.

A priori fumeux

Pour certains groupes, je savais d’avance que ça allait être difficile d’être convaincue. Sur la petite scène de l’AB Club, The Alien Dub Orchestra en a fait partie. Malgré mes tentatives de garder l’esprit ouvert et l’ouïe bienveillante, des années à écumer les festivals en Bretagne ont laissé des traces : difficile pour moi de dissocier la dub de mes souvenirs folkloriques.

Ce sont pourtant d’autres traditions musicales qui sont mélangées au reggae sur le projet The Breadminster Songbook : cumbia, calypso, mento… Autant de genres que j’affectionne, d’autant plus depuis que je les explore davantage. Pourtant, dès qu’ils sont mélangés à la dub, je n’entends plus que le rythme reggae et, dans ce cas-ci, l’accordéon. Je replonge malgré moi dans les effluves des souvenirs de l’été de mes 16 ans, où j’écoutais Stand High Patrol (groupe breton de dub) et Alborosie (reggae man italien qui vit maintenant en Jamaïque). Je dois tout de même leur concéder la grande festivité de leur musique et la joie qu’ils semblent procurer à un public conquis.

Toujours à l’AB Club, la température augmente, les fumigènes débitent à plein régime et les rythmes entêtants du projet Taiga Trans du groupe suédois Fauna nous transportent dans une soirée moite et underground. Entre rave psychédélique et cérémonie chamanique, le show invite à danser et à se laisser transporter par leurs multiples inspirations glanées un peu partout autour du globe. Le public aux premiers rangs danse et se lâche. Pourtant, je ne me laisse pas aller. Malgré les dix musiciens sur scène, la synergie organique annoncée ne m’atteint pas. Peut-être trop attendu. Peut-être pas assez insolite. Sans l’effet de surprise que je recherche, je ne bascule pas.

Et puis sans prévenir, ladite surprise me percute lors du show de l’artiste kényan Lord Spikeheart. Moi qui ne suis pas une adepte de heavy metal, je ne m’étais encore jamais aventurée à en voir en live. J’entre dans la grande salle et me prends un mur d’énergie en pleine face. Inépuisable, l’artiste occupe seul la scène, sans aucune difficulté. Sur une prod industrielle trash qui crache dans toutes les directions, Lord Spikeheart nous montre l’étendue de son coffre (et de son cardio) par des cris et des grognements qui rendent justice au black metal. Son instrument vocal est impressionnant de puissance et de violence. Je suis tellement abasourdie que je n’ai malheureusement aucun souvenir de ce qui l’entoure, pas même du travail de l’artiste NMR.CC, qui appuie sa performance grâce à une projection visuelle « inspirée de la rébellion Mau Mau au Kenya (1952–1960), [...] l’œuvre propose une réflexion sur des expériences universelles et contemporaines d’abus, de déplacement, de trahison et de perte, façonnées par des systèmes de pouvoir persistants ». Ma concentration se prend un KO par surprise qui met aussi au tapis mes a priori.

Sans attentes, les révélations

Après une petite pause pour une bière, j’arrive sans préparation devant le Kukuruz Quartet. Quatre pianistes suisses interprètent les compositions de Julius Eastman, compositeur minimaliste afro-américain et gay, pionnier dans son genre et provocateur dans ses idées et ses choix de titres pour ses compositions. Celle qui me marque le plus est « Evil N**r » : la mélodie, l’intensité, la performance des pianistes en tension, tout est puissant. Les musicien·nes sont dos à nous, les pianos disposés en arc de cercle ; ils se tordent, se lèvent, les pages sont tournées frénétiquement. Ils se donnent des signaux pour se coordonner et ça fait frissonner : « One Two Three Four ». Assise sur mon siège, je suis captivée. Pourtant, pas de distorsion électronique des sons, pas d’effets. C’est novateur tout en étant purement instrumental. Depuis, j’écoute cette mélodie obnubilante pour raviver les souvenirs de cette claque musicale.

Dernière montée en puissance avec Nihiloxica, produit par le label Nyege Nyege. Ce groupe rassemble des musiciens d’Ouganda mais aussi du Royaume-Uni et des Pays-Bas. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, mais je prends rapidement la température de leur furieuse énergie grâce aux percussions entêtantes et leurs prods techno saisissantes. Associées à une batterie qui sature l’espace de ses cymbales, on obtient une atmosphère métalleuse, sans même la présence de voix. C’était sans compter sur l’arrivée de Lord Spikeheart, qui vient interpréter un titre avec le groupe. La fusion de leurs univers était prévisible, mais redoutable : l’énergie atteint son climax et les lights participent à la transe. C’est intoxicant, le public s’enivre et s’abandonne.

Durant ces deux soirées à l’AB, je réalise avoir été spectatrice d’un patchwork d’univers musicaux capables de me faire passer d’un état émotionnel à un autre, sans transition. Autre plaisir, plus discret : celui d’un festival moins mainstream. Peu de files, peu de foule, pas de bousculade. Pas besoin de jouer des coudes dans la fosse, on circule, on respire. Seul regret : l’AB Salon. Trop petite jauge et trop convoité. J’abandonne l’idée d’y entrer et de découvrir des artistes dans un cadre intimiste, faute de patience.

Le BRDCST possède cette force rare : nous pousser hors de nos repères musicaux et ouvrir de nouveaux horizons d’écoute. Les artistes qui, a priori, semblaient faits pour moi ne m’ont pas forcément touchée. À l’inverse, ce sont ceux qui m’ont déstabilisée qui me restent en mémoire. Il est rare qu’un événement me hante encore plusieurs jours après. Ici, la curiosité, la surprise et parfois même le choc continuent de résonner. Comme lorsqu’on visionne un excellent long métrage dont la fin est ouverte, le BRDCST, ne cherche pas à plaire à tout le monde. Mais il invite à la réflexion et à l’imagination tout en patientant pour le prochain opus, l’édition 2027.

BRDCST

Ancienne Belgique
du 3 au 5 avril 2026

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