Keeley Forsyth
Grâce spectrale

Il existe des performances qui dépassent le simple concert. Lors du BRDCST Festival à l’AB, Keeley Forsyth a partagé avec son public une expérience physique et émotionnelle où voix, corps et silence gravitent dans une même constellation.
Les 4 et 5 avril derniers, j’ai été happée dans un multivers d’expérimentations musicales au BRDCST Festival à l’AB. Depuis ce qui m’a semblé être ‒ à travers mon esprit un tantinet dramatique et nostalgique ‒ un éveil, je ne cesse d’explorer de nouveaux genres et de découvrir des univers qui osent mélanger et expérimenter de nouvelles sonorités. Au-delà des styles musicaux, je réalise que ce qui me touche le plus, ce sont les œuvres qui sont difficiles à associer à une époque. Quel plaisir d’écouter aléatoirement une chanson et d’être sûre de pouvoir la situer sur une frise chronologique pour ensuite découvrir que je fais fausse route. Les artistes que l’on pourrait qualifier d’intemporels ont un certain halo, un certain charisme qui donnent envie de creuser, de comprendre l’essence de leur travail.
C’est exactement ce que j’ai ressenti lors du concert de Keeley Forsyth. Lors d’une faille temporelle, sa présence iconique et sa voix paradoxale, rugueuse mais enveloppante, transforment la scène de l’AB en lieu de vérité brute. Le genre de performances qui s’imprègne dans votre mémoire car elle ne ressemble à aucune autre, tout en faisant écho à une multitude de références présentes dans votre imaginaire.
Pour moi comme pour de nombreuses critiques musicales (elles, professionnelles), il est difficile de ne pas comparer. Bien que ce réflexe puisse sembler paresseux, il est extrêmement compliqué de décrire un univers musical sans comparaison. Faire des parallèles permet aussi de comprendre l’ampleur de l’aura d’un·e artiste et de placer cet·te artiste dans une galaxie d’univers musicaux. Dans la constellation où se trouve Keeley Forsyth, on retrouve la voix de Scott Walker, artiste anglais d’abord icône pop dans les 60s puis expérimental et avant-garde à la fin de sa carrière. Un coffre très reconnaissable. Un son vocal rond, presque étouffé par sa résonance dans la bouche (comme si on était au bord d’un bâillement). Le larynx se place bas, technique empruntée au chant lyrique qui confère une dimension mystique et extrêmement puissante à une performance scénique. Une voix profonde, chaleureuse, bien que éraillée, qui devient glaçante placée dans un univers dark. Il n’est pas surprenant que le nom de Scott Walker revienne presque à chaque fois que celui de Keeley Forsyth est mentionné. Il a d’ailleurs été l’une de ses inspirations et l’un de ses modèles pour accepter et travailler sa voix rauque. D’autres comparaisons à Nick Cave (chanteur et artiste plasticien australien), Nico (chanteuse allemande notamment membre des Velvet Underground), Beth Gibbons (chanteuse anglaise du groupe Portishead) reviennent aussi très souvent. Pour ma part, sa présence mystérieuse et magnétique ainsi que ses longs cheveux noirs et son allure androgyne m’avaient directement fait penser à Patti Smith. Autant d’artistes tous·tes considéré·es comme de véritables icônes de notre cosmos musical.
Pourtant Keeley Forsyth n’a pour le moment qu’une très courte carrière derrière elle. Avant de se tourner vers la musique, elle était comédienne. Après quelques décennies dans le milieu de la télévision et du cinéma, elle exprime vouloir arrêter de jouer d’autres personnages, elle veut incarner le sien, sur scène. Bien que ce soit fait via un alter ego, il est aligné à son essence, alors que les différents rôles de sa précédente vie la limitent dans sa créativité.
Elle fait une entrée saisissante dans la musique en 2020 avec un premier album : Debris. Cet album, dépouillé, repose sur des arrangements minimalistes de piano, d’harmonium et de cordes diffuses, laissant toute la place à cette voix spectrale qui évoque une grande détresse. De cet univers austère, entre spoken word et folk expérimentale, émerge pourtant la beauté d’une introspection et d’une reconstruction.
Avec Limbs, sorti en 2022, elle prolonge cette exploration et l’amène vers quelque chose de plus physique. Là où son premier album semblait surgir des ruines d’un effondrement intérieur, Limbs donne l’impression d’un corps qui tente lentement de se remettre en mouvement. Porté par des orchestrations minimales, nappes électroniques glacées et pulsations sourdes, sa voix théâtrale, presque hantée, résonne. Plus épuré, Limbs confirme surtout la capacité de Keeley Forsyth à exprimer des visions abstraites et à transformer sa vulnérabilité en expérience sensorielle.
En 2024 paraît The Hollow, plus expérimental encore que ses précédents albums tout en étant plus électronique, celui-ci semble construit autour du souffle, autour du vide. Keeley Forsyth continue son travail d’épure : ses arrangements y sont fantomatiques, quelques cordes suspendues, des textures électroniques discrètes et un piano qui apparaît puis disparaît. Sa voix, toujours aussi intense, se teinte de fragilité. The Hollow donne l’impression d’écouter quelqu’un parler depuis l’intérieur d’un rêve inquiet, comme depuis le fond d’une mine.
Le projet Hand to Mouth (2025), présenté au BRDCST Festival, se différencie par une dimension plus narrative. En poétesse-chanteuse, Keeley Forsyth mêle musique et textes de Jean-Baptiste del Amo ; elle approfondit son introspection en évoquant l’enfance et la mémoire corporelle des violences intimes. Les chansons côtoient des fragments parlés, des scènes brèves et crues qui ancrent l’émotion dans quelque chose de profondément concret. Musicalement, on retrouve la sobriété de son univers : piano, violoncelle, nappes discrètes. L’ensemble paraît presque théâtral et immerge son public : une exploration parfois inconfortable des traces que les blessures laissent dans le corps et dans la langue.
Plus qu’un concert, il s’agit d’une performance, une forme de possession calme. Son charisme est évidemment porté par sa voix mais aussi par sa gestuelle et sa posture. Formée à la danse, Keeley Forsyth incarne ses paroles par des gestes parfois saccadés voire spasmodiques, parfois lents et précis. Parfois même, elle est totalement immobile. Elle semble connectée à son propre système nerveux, comme possédée par sa propre performance tout en démontrant une élégance précise héritée de la danse contemporaine. Sa silhouette sobrement vêtue de noir, son visage encadré de longs cheveux sombres, lui confèrent une allure fantomatique et pourtant hypnotique. Entre discipline et improvisation, difficile de détourner le regard de sa performance unique.
Dans une industrie musicale où une majorité d’artistes semblent classifiables et consommables, Keeley Forsyth crée une brèche et échappe aux temporalités fixes, aux cartographies trop nettes. Via une forme de mystère sensorielle, sa musique semble à la fois lointaine et familière. Elle ne cherche pas à être limpide pour être comprise mais plutôt ressentie physiquement. Et longtemps après le concert, quelque chose continue de graviter en nous : dans notre mémoire, dans notre corps ou sûrement quelque part entre les deux.