Searoad de Ursula K. Le Guin
Le ressac des vies ordinaires

Dans Searoad, Ursula K. Le Guin délaisse les univers fantastiques pour Klatsand, un village côtier de l'Oregon. Et c'est là, entre les marées successives, que son talent fait émerger des récits du quotidien, discrets et profondément authentiques, qui révèlent que les vies les plus ordinaires sont parfois celles qui nous touchent le plus.Trente ans après sa publication aux États-Unis, Searoad arrive enfin en français aux éditions Rivages, permettant de découvrir une œuvre singulière longtemps restée dans l’ombre des grands classiques de l’autrice.
Choisir Searoad comme première rencontre avec Ursula K. Le Guin est un drôle de choix, presque un contresens. Faisant partie des rares femmes écrivaines de SF de son époque, Ursula K. Le Guin a profondément transformé les codes de la littérature de l’imaginaire par sa manière unique de raconter. Pour une amatrice de SF et de fantasy comme moi, j'aurais dû commencer par Terremer ou La Main gauche de la nuit : découvrir de nouveaux univers me passionne et m’obsède. Non pas pour leur surcharge de technologie, de mondes dystopiques ou magiques mais pour la capacité qu’ont les auteur·ices de ces genres à capter les tensions de notre propre société en les transposant dans des univers faisant étrangement écho à notre réalité. Pourtant, lorsque le monde inventé devient lui-même un objet de découverte, il arrive que son exploration et la grandiloquence des événements du récit prennent le pas sur la profondeur des personnages et la subtilité de leurs relations. Mais certainement pas dans les œuvres d’Ursula K. Le Guin ! Au lieu de mondes lointains ou utopiques, je suis arrivée dans la vie d’un petit village côtier de l'Oregon. Ici, derrière l’apparente banalité des vies racontées, se déploie une réflexion sensible sur les femmes, la mémoire et le territoire.
Klatsand, personnage principal
Klatsand est une petite ville imaginaire de la côte Ouest des États-Unis, en Oregon, l'État juste au-dessus de la Californie, où Ursula K. Le Guin a passé l'essentiel de sa vie. Et ça se sent. Nous sommes directement immergés dans les paysages de ce village et dans la vie de ses habitants. Sa manière d’écrire, très sensorielle, nous plonge dans ce décor entre terre et mer.
« Les vagues de travers amassent l’écume tels des nuages d’orage en tas que le ressac abandonne ça et là au long de la plage. Chaque volute bombée d’écume, chacun de ses coussins ouatés frissonne et tremblote au vent, frémit comme chair grasse et blanche, incontestablement féminin et en même temps sans rien de féminin. »
L’écriture de Le Guin frappe par sa précision. Chaque élément du paysage semble animé d’une présence propre, comme si le vent, la pluie ou l’océan participaient eux aussi au récit. Sa prose est à la fois poétique et extrêmement concrète, capable de rendre palpable la moindre variation de lumière ou de météo. Sous sa plume, le décor cesse d’être un simple arrière-plan pour devenir une présence à part entière. Klatsand est un véritable organisme vivant. Ses cellules, les habitants, coexistent et fusionnent, parfois. On habite Klatsand dès les premières pages comme on habite les mots d’Ursula K. Le Guin : c’est une immersion totale. Pourtant, on le pressent dès le début, nous ne sommes que de passage.
Searoad positionne le lecteur comme un mirage, ou plutôt une houle qui s’engouffre dans les habitations, les commerces, sous les porches et sur la plage, dans les décennies et les existences sans jamais s’arrêter durablement nulle part. Les récits s'enchaînent à chaque chapitre, comme des marées successives : des vies apparaissent, disparaissent et parfois reviennent. On s’immisce dans les réflexions et les conversations des habitants et des touristes qui y viennent chaque année ou qui se retrouvent là par hasard. On vogue entre les différents récits sans mise en contexte préalable. Comme si on était tout à coup intégré au quotidien.
Tel le vent, on passe d’un lieu à l’autre, d’un récit à l’autre. S’étendant sur plusieurs décennies, quelques histoires se croisent créant des intrigues auxquelles on ne peut qu’essayer de s’accrocher coûte que coûte en pensant que certains personnages reviendront plus tard. Vous connaissez sans doute ce sentiment qui survient lorsque vous découvrez une œuvre où il y a tellement de personnages que vous avez peur de perdre le fil ? On aurait presque envie de prendre des notes pour être sûr·e de ne rien louper. Ici, ce ne sera pas nécessaire. Chaque fragment de relation entre les personnages ne vient pas nourrir une intrigue mais renforcer un unique personnage principal : le village lui-même et le quotidien de la vie.
De la banalité à l’universalité
À travers des récits presque banals qui sont parfois si lents qu’ils frôlent l’ennui, d’autres émergent et restent : la tenancière du motel Le Goéland blanc qui s’échappe de son quotidien ennuyeux et douloureux par la lecture de science-fiction ; une bibliothécaire qui préfère fantasmer ses désirs à la réalité de les vivre ; une femme de ménage qui fuit son passé et se contente de son présent…
Cette attention portée aux existences ordinaires n’est pas anodine, elle est même théorisée. Dans son essai The Carrier Bag Theory of Fiction publié en 1988, Le Guin remet en question le modèle dominant du récit, centré sur le héros, la conquête et le conflit face à l’antagoniste. Elle lui oppose la fiction-panier, une autre manière de raconter : une fiction qui recueille plutôt qu'elle ne triomphe, qui observe plutôt qu'elle ne conquiert. Un fourre-tout capable de contenir la complexité de la vie quotidienne. C’est exactement ce que propose Searoad.
Ces histoires presque anodines tissent un second plan où émergent des conflits, des liens, des drames, familiers eux aussi. Une banalité universelle mais pas ennuyeuse. Ces récits font écho à nos vécus et témoignent d’une immense connaissance de la subtilité et des enjeux des relations humaines de l’autrice. Une attention extrême est portée aux événements ordinaires de vies ordinaires ainsi qu’à leurs parts d’ombre. Entre chagrins d’amour, situations intenses et drames domestiques, Klatsand et ses habitants sont touchants car ils ne cherchent pas à l’être. Et en arrière-plan, résonnent discrètement des recherches sur l’histoire du village lui-même et plus largement des États-Unis : la disparition progressive des derniers habitants autochtones, silenciés, marginalisés, remplacés, dont l'effacement constitue la condition invisible de l'existence du village et de ses récits.
Le dernier chapitre illustre parfaitement ceci par l'enchaînement de passages de vie non linéaires de quatre générations de femmes intimement liées au lieu. De Fanny, pionnière du territoire s’étant battue pour garder le nom du village, Klatsand, intacte ; à Virginia (clin d'œil à Virginia Woolf) poétesse reconnue et acclamée. Quatre générations de souvenirs, d’injustices, de paroles, de conflits, de mariages, de violences transgénérationnelles. Des récits qui font écho à nos propres souvenirs de nos mères, de nos grand-mères voire de nos arrière-grands-mères. Cette universalité dans ces histoires familières s’autorise cependant une « petite » exclusion : pas ou presque pas de points de vue d’hommes. Uniquement les conséquences de leur présence.
« J’ai pensé qu’elle avait tort de laisser faire Lily, tort de garder cet enfant, tort de venir habiter ici, mais c’est peut-être parce que, quand une femme est libre, on juge toujours qu’elle a tort. »
Il existe pourtant une exception : Bill Weisler. Potier solitaire, effacé et maladroit dans ses relations aux autres, il est pourtant d'une gentillesse désarmante. Marginal, il a cependant trouvé sa place dans le village et au sein du récit car il n’échappe pas non plus à l'héritage de la violence masculine : sa mère a subi des violences conjugales dont il porte, à sa manière, les traces silencieuses. Sa présence ne vient pas contredire l'absence de points de vue masculins, elle la nuance. À travers lui, Le Guin montre que les rapports de domination ne marquent pas uniquement les femmes mais abîment également ceux qui ne les exercent pas.
« Femmes d’écume, femmes de pluie »
« Les femmes d’écume, houleuse, roulent, croulent, blanc sale, blanc jauni, gris bruni, et filent, s’enflent, s’envolent, brisées. [...] Les femmes de pluie sont tout en hauteur ; elles ont la tête dans les nuages. Elles marchent au pas cadencé des tempêtes, promptes et altières. »
Les personnages de Searoad sont les laissé·es-pour-compte, les femmes, les minorités. Derrière ces portraits, se dessine une autrice qui a dû conquérir sa place et affiner sa propre pensée dans le féminisme avant d’en faire la matière de son écriture. Bien qu’elle soit aujourd’hui considérée comme une de ses figures majeures, son rapport à la deuxième vague1 fut longtemps ambigu et parfois conflictuel. Femme blanche, aisée, mère au foyer et surtout autrice d’œuvres dont les protagonistes sont des hommes, elle n’a d’abord pas été reconnue au sein de ce mouvement créé en réaction à la première vague. Bien que ses idées antihétéropatriarcales et anticapitalistes soient présentes dès ses premières œuvres, certains codes de la science-fiction et de la fantasy de cette époque restent imprégnés dans son écriture. Pas dans Searoad. Les hommes y sont présents, mais rarement au centre. Le roman appartient avant tout à ses femmes : qui partent et reviennent, qui restent, élèvent leurs enfants, divorcent, vieillissent, aiment, survivent et recommencent.
Derrière l'apparente douceur du quotidien au bord de la mer se dessinent des trajectoires marquées par les rapports de pouvoir. Les violences conjugales, l'objectification, les injonctions sociales ou encore les héritages familiaux traversent discrètement les récits. Pourtant, jamais Le Guin ne transforme ses personnages en symboles ou en manifestes. Elles demeurent avant tout des individus, complexes, contradictoires et perfectibles. Par leurs récits, par leurs liens entre elles et avec les hommes, on découvre la place de ces femmes d’écume et de pluie au sein du village mais aussi au sein de la société.
Searoad est sans doute l’une des incarnations de la fiction-panier2 les plus abouties. Ici, pas d’héro·ïnes, pas de quête, pas de climax. Sans jamais que cela ne réduise l’importance des personnages. Un territoire, des femmes, des souvenirs et des existences qui se croisent. Un panier rempli de vies ordinaires qui façonnent notre regard sur la vie du village et laissent derrière elles davantage de traces que de conclusions. Ursula accorde à leurs existences une dignité littéraire habituellement réservée aux grandes aventures.
Searoad se lit d’une traite. Comme une escapade mentale dans un paysage lointain mais étrangement familier, le roman nous emporte dans le ressac des existences qui composent Klatsand. On s’engouffre discrètement pour réaliser que ce ne sont ni les intrigues ni les personnages individuels qui nous poussent à continuer la lecture, mais la sensation d’une familiarité des récits, presque d’avoir déjà habité là.
Ursula K. Le Guin abandonne les mondes lointains pour observer un village côtier, ses habitants et leurs vies familières. Et c’est précisément dans cette apparente simplicité qu’elle déploie toute l’étendue de son talent. Sans quête héroïque, sans événement spectaculaire, elle propose une fresque profondément humaine où chaque souvenir, chaque conversation et chaque espace semblent avoir leur place. Elle accomplit finalement une des grandes missions de la science-fiction : refléter par un environnement précis et ses personnages, toute une société et ses normes et la faire ricocher jusqu’à la nôtre.
J’ai ouvert ce livre en pensant découvrir une facette mineure de l’autrice. Je l’ai refermé avec la promesse de continuer à la lire. Avec l’envie d’explorer d’autres univers plus imaginaires, certes. Mais surtout pour continuer à apprécier le talent d’Ursula à nous rappeler que les histoires ordinaires sont parfois celles qui expriment le mieux ce que signifie être humain et être unique.