critique &
création culturelle

Sofar

De surprises en surprises

Les concerts-évènements Sofar sont de retour en Belgique ! Le concept : une date connue mais un lieu et des artistes révélés à la dernière minute, créant des concerts intimistes et inattendus. Plein de mystères et autant de révélations excitantes.

Quoi de plus frustrant, lors d’un concert, que d’être entouré d’un public dissipé et bruyant, ne prêtant tout au plus qu’une oreille distraite aux artistes qui se produisent sur la scène ? C’est pour contrer cette malheureuse expérience que Sofar a été imaginé à Londres, voilà près de 15 ans. Le but est de rassembler dans un endroit chaleureux un public restreint d’amis, pour profiter ensemble de la découverte de chanteurs, chanteuses et musiciens en tous genres.

Depuis, Sofar a grandi, au point de devenir un véritable système international . Dans plus de 400 villes, des évènements sont désormais organisés par des équipes majoritairement bénévoles avec une seule et même ligne de conduite. Les concerts présentent trois artistes aux styles variés, généralement locaux, souvent au début de leur carrière, qui restent anonymes jusqu’à leur introduction sur scène. Le lieu est lui aussi tenu secret le plus longtemps possible, pour n’être révélé que la veille. Intimistes et originaux, ces lieux assurent une aventure inédite : dans des musées, sur des rooftops, dans des galeries épurées ou de majestueuses églises… l’acoustique restant bien sûr une préoccupation principale. Car la performance reste toujours au centre des priorités. Ici, peu de démarches marketing, de salles à gros budget ou de distractions à outrance : l’accent est mis sur l’artiste avant tout.

Les styles musicaux qu’on y retrouve sont hétéroclites : rien ne garantit que les groupes proposés ravissent les oreilles musicales des plus mélomanes. La soirée est plutôt destinée aux amateurs de moments conviviaux, aux goûts musicaux variés et à la volonté de suivre des artistes novices à la confrontation au public. À échelle locale, les organisateurs créent néanmoins parfois la surprise en invitant des artistes confirmés sans jamais trahir le secret, comme ça a été le cas pour Puggy il y a quelques années. On tombe aussi bien sûr sur quelques pépites, qui ont performé pour Sofar avant de rencontrer leur succès, comme Wolf Alice , Bastille ou encore Ed Sheeran et Billie Eilish.

Le 15 octobre dernier, c’est une petite centaine de personnes qui s’est installée en tailleur à même le sol du Baixu à Tour et Taxis, pour le grand retour de Sofar à Bruxelles.1 La petite salle a ouvert un mois plus tôt seulement, et se targue d’accueillir des jeunes talents, dans l’idée de les aider à se faire connaître. On y retrouve d’ordinaire autant de concerts classiques que de jazz ou de musiques du monde. Ce soir, les participants sont tirés au sort parmi la liste d’inscrits à l’évènement, « au chapeau ». Le public est très international : quelques personnes seules, beaucoup de duos, et un brouhaha rieur constitué de langues différentes. Pour introduire les artistes, les communications se font donc logiquement en anglais. Et la magie opère. Durant ces trois présentations musicales, peu de téléphones sont brandis, peu de chuchotis viennent perturber la représentation : le public, silencieux et souriant, reste comme happé par la bulle cosy mise en place par Sofar.

« J’ai perdu l’habitude, toutes les joies de la solitude » — Camille Yembe

La jeune Bruxelloise Camille Yembe ouvre le bal. Légèrement impressionnée, elle confie à la salle que c’est la première fois que ses textes quittent ses murs : « Bienvenue dans ma chambre. » Elle nous partage ensuite cinq morceaux de sa composition, certains accompagnés de notes de piano épurées, d’autres de quelques accords à la guitare, tous en français. De sa voix similaire à celle de Cœur de pirate, Camille livre des textes intimes à la simplicité déroutante. Ses séries de métaphores poétiques révèlent son travail d’écriture approfondi, et dévoilent une chanteuse sensible et d’une grande douceur. Si parfois sa timidité semble prendre le dessus, elle est vite pardonnée par un public particulièrement bienveillant et encourageant, qui semble ravi d’assister aux balbutiements de cette jeune femme au talent prometteur.

« You never thought you’d lose your light » — Audri

Forte de plus d’expérience, la Belgo-Danoise Marijke Florien enchaîne ensuite sous son pseudonyme Audri . Allègrement, elle plaisante avec son public avant de lui présenter son univers entraînant.

Les concerts Sofar proposant ouvertement des artistes aux horizons et aux expériences différents, la comparaison n’est pas de mise. Mais ici, force est de constater que le contraste entre les deux femmes est flagrant. Dès les premières notes au piano (l’instrument et le ton mélancolique favorisant probablement le parallèle), Audri embarque la salle dans un univers riche, plus mature, mais tout aussi doux. Accompagnée d’un guitariste, elle n’interprète que trois morceaux, laissant un goût de trop peu : on l’aurait bien écoutée une demi-heure de plus. Humble et sereine, Audri a d’emblée su enchanter son spectateur en l’incluant dans sa performance, qui participe à sa demande avec de discrètes tonalités de « hmm ». Ses textes, en anglais cette fois, revendiquent un courant existentialiste : « We’re living in a blur. Like the frustration of a rope slipping in your fingers. » Sur fond majoritairement folk, parfois plus jazz, elle nous parle du temps qui passe, de quête identité, mais évite les clichés au profit de phrasés intelligents et complexes. Le tout sur un ton éthéré, rêveur : son timbre rappelle celui de Elena Tonra de Daughter, ou encore Florence and the Machine, avec beaucoup de coffre et de modulations de voix inattendues. Impossible, en effet, de suivre Audri sans connaître au préalable ses chansons : entre accélérations de rythme, oscillations et revirements, elle modernise sans cesse ses balades. Ses morceaux semblent ainsi non-linéaires tandis qu’elle négocie un virage après l’autre.

« I’m still in love but I’m just a friend » — Mewhy

L’atmosphère conviviale renforcée par les deux artistes invite particulièrement au partage et à la camaraderie, et c’est sur cette note que Mewhy entame la dernière prestation. Pour conclure la soirée, le jeune homme propose un moment plus pop, énergique et léger, qui manque peut-être d’originalité. Alternant morceaux en français et en anglais, Mewhy est un véritable conteur qui tire sa force des anecdotes qui entourent ses morceaux. Pour ce concert « en mode chill », selon ses propres dires, il construit son set devant nous à grand renfort de loops progressifs : souffles, sifflements, bruitage… Le moment reste décontracté, mais la rupture avec Camille et Audri est déstabilisante. L’accent est plus mis sur une instrumentale électro que sur les paroles, plus simplistes. L’artiste démontre ses talents polyvalents de musicien, alternant piano, voix et synthé, et en faisant même appel à une violoniste pour un morceau. Dans une parenthèse touchante, il nous présentera même un morceau écrit par sa maman. Si le tout reste cohérent car bien chorégraphié, ce ballet incessant donne une impression un peu excessive qui dessert une prestation déjà courte.

Car avec Sofar, chaque prestation dure en moyenne une vingtaine de minutes. L’idée est avant tout de présenter ces trois artistes, et libre ensuite au public de creuser leur écoute de leur côté, en fonction de leurs préférences. Cela pourrait sembler court, mais ces performances express permettent une introduction dans l’univers de chacun, une sorte de tremplin pour ces apprentis interprètes. Pour toujours plus de découvertes belges, il ne reste plus qu’à tenir à l’œil les futurs concerts de Sofar, organisés à Bruxelles, mais aussi dans d’autres villes belges comme Namur et Leuven !

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