Picture Perfect
clichés critiques

Avec Picture Perfect, Bozar propose d’explorer la question de la beauté physique dans une nouvelle exposition photo et vidéo efficace mais un poil superficielle.
Après avoir exploré la thématique de l’amour sous toutes ses formes dans l’exposition Love is Louder en 2024, Bozar propose cette fois-ci de s’attaquer à la beauté physique avec Picture Perfect. Toujours avec un regard contemporain, l’exposition rassemble des œuvres photographiques et vidéos de près de 65 artistes, des années 70 jusqu’à aujourd’hui.
Contrairement à Love is Louder, Picture Perfect se tourne uniquement vers les arts de la caméra plutôt que les arts plastiques ; un choix qui s’explique parfaitement dès le panneau introductif : « Aujourd’hui central dans notre expérience quotidienne et toujours à portée de main dans nos smartphones, l’appareil photo aura joué un rôle pionnier dans l’amélioration des apparences et la création de buts inatteignables ». Il est clair que les réseaux sociaux ont confirmé en quelques décennies à peine un véritable business de l’apparence, business qui prend notamment ses racines dans l’industrie de la mode, elle aussi intrinsèquement liée à la pratique photographique. Ce sont donc des artistes du digital qui donnent vie à cette exposition. Un choix très intelligent puisque la « beauté », telle qu’elle est définie par notre société occidentale capitaliste, se situe dans le regard, dans le fait de regarder et être regardé·e.

Au centre de Picture Perfect, la question du « regard » donc ; regard photographique, sociologique, politique mais aussi regard patriarcal, colonial… Sans réel fil rouge, l’exposition parvient à porter tous ces différents points de mire sur les normes de beauté instaurées (et déployées) par l’Occident capitaliste colonialiste écocidaire. Si les différentes salles de l’exposition ne semblent pas vraiment respecter une thématique spécifique, on a du mal à voir comment ça aurait pu être le cas vu l’ampleur du sujet. Chaque salle propose donc plutôt divers axes mélangés : le culte de la minceur, le rejet des signes de la vieillesse, la recherche du corps musclé et sculpté, l’invisibilisation voire l’exclusion des corps non-blancs et la survalorisation des peaux blanches, la démocratisation et la normalisation des procédures esthétiques et chirurgicales, la fausse et pernicieuse association entre beauté et santé, les desseins capitalistes de l’industrie cosmétique, l’aliénation et la déshumanisation derrière la recherche de l’apparence idéal…
Si l’exposition ne permet que d’effleurer ses thématiques, elle a le mérite d’en proposer divers échantillons non-exhaustifs mais intéressants, s’attaquant autant aux normes binaires de beauté imposées aux corps des femmes que des hommes ; des normes qui brandissent les concepts parfaitement absurdes de « féminité » et de « virilité ». Picture Perfect insiste tout de même, et à juste titre, sur la disproportionnalité de ces normes, qui sont éminemment plus prégnantes et plus violentes pour les femmes, les personnes racisées et les personnes minorisées. La plupart des œuvres pose donc un regard critique sur ces concepts binaires, fermés et excluants, issus du patriarcat. Mais l’exposition, bien qu’elle prône dans ses cartels le besoin d’une nouvelle « définition » complexe et plurielle de la beauté, peine à concrétiser cette nouvelle acception du terme.

« Il est temps de réinitialiser le concept de beauté, d’inventer de nouvelles définitions libératrices et de regagner de l’espace mental. En braquant notre regard vers ceux qui entendent déshumaniser, en apprenant à nous traiter nous-mêmes et les autres avec gentillesse et compassion, en regagnant du pouvoir et de l’autonomie, nous proclamons haut et fort que la beauté est incontrôlable, multiple, ambiguë, imparfaite, vulnérable, humaine. » (Extrait du cartel de la salle de clôture de l’exposition)

Les dernières œuvres de l’exposition s’y attèlent, notamment dans les très beaux portraits de Sandra Lazzarini ; une ouverture agréable mais insuffisante, manquant d’une véritable fluidité des corps, et pourquoi pas d’une sortie de l’association beauté/corps. C’est ici que se situe pour moi la principale limite de Picture Perfect : ce n’est ni une entrée en la matière, les cartels supposant que le public soit un minimum au fait sur les implications misogynes, racistes, phobiques, validistes... de la beauté, ni un approfondissement de la question, le médium étant trop limité pour pouvoir en aborder toute la complexité. L’exposition reste tout à fait intéressante et permet de découvrir des regards artistiques divers allant de l’art du collage (par exemple avec le travail d'Andrés Pérez ou d’Ibrahim Ahmed) à la photo de rue en passant par les images publicitaires (avec les photos de Nakeya Brown qui mettent en lumière les cosmétiques des femmes noires) et la manipulation numérique des images, notamment dans les effrayants portraits de l’artiste américaine Cindy Sherman.

Quelques artistes cinématographiques parsèment chacune des salles de l’expo : performance filmée, montage de photos/vidéos d’influenceuses beauté, retransmission vidéo de nos visages manipulés par intelligence artificielle, film reportage... On peut citer le film Double You Double You de Laure Cottin Stefanelli (2019), une exploration sensorielle du corps de la bodybuildeuse belge Jennifer Teuwen, mais aussi les installations vidéos de l’artiste néerlandaise Sarah Amrani qui explore les liens entre standards de beauté et technologie digitale, avec comme point de départ le hijab.
Au fil de l’expo, on ressent mal-être, confusion, frustration, colère et tristesse, face à ces œuvres artistiques qui témoignent des conséquences néfastes de la recherche du « beau » ; des conséquences d’autant plus actuelles quand on voit la résurgence du culte de la maigreur chez les célébrités et sur les réseaux sociaux aujourd’hui ou encore les problèmes de santé liés aux perturbateurs endocriniens présents dans les cosmétiques. Heureusement, les œuvres plus délicates, qui tentent de déjouer les normes ou de montrer des corps qui existent simplement, permettent de regagner un peu d’espoir, de se dire que d’autres voient aussi les maux de ce concept de « beauté » et essaient d’imaginer autre chose.
Picture Perfect ravira en tout cas le public friand de découvrir des artistes qui s’emparent, cassent, déjouent, critiquent, déforment les normes que notre société nous inculque et nous impose, mais pourra frustrer celleux à la recherche de davantage de subversivité sur la question.
