Elles rêveront dans le jardin de Gabriela Damián Miravete
Elles dessineront de nouveaux arcs-en-ciel

Avec une écriture délicate et incarnée, à la fois énigmatique et lumineuse, la mexicaine Gabriela Damián Miravete s’attelle, dans son recueil Elles rêveront dans le jardin, à esquisser des chemins inexplorés pour échapper aux méandres des violences séculaires et ainsi ouvrir des horizons multiples, parfois mystérieux mais toujours profondément guérisseurs et résolument différents.
« Vinrent les pluies largement annoncées. Pas celles de d’habitude [...] vinrent celles les plus craintes, celles qui étaient des prophéties scientifiques et annihileraient tout »
À travers ses 12 nouvelles, lauréates des prix Shirley Jackson (2023) et Otherwise (2018), traduites en français et publiées en 2026 aux éditions Rivages, l’autrice Gabriela Damián Miravete dessine avec une douceur colorée et musicale « le feu qui résiste sous la pluie » des violences passées et futures. Ses récits, combinant réalisme magique et science-fiction, sont autant de ponts bariolés entre les êtres et les époques, de mélodies joyeusement résistantes : des danses entremêlées de mains tendues et de poings levés, qui invitent les lecteurices dans sa ronde pour briser les cycles générationnels et défier, ensemble, les prévisions de fin du monde.
« Le jour viendra où, après avoir maîtrisé l’espace, les vents, les marées et la gravitation, nous maîtriserons les énergies de l’amour. Et ce jour-là, pour la deuxième fois dans l’histoire du monde, nous aurons découvert le feu. »
Un garçon de 10 ans qui enlace l’hologramme d’une victime de féminicide pour la réconforter, dans une tentative de la protéger au-delà de la mort, en dépit des légères décharges électriques qui secouent son petit corps. Une femme qui s’enfonce dans la tempête, la nuit, la peur, la forêt, déterminée à retrouver son chat perdu alors que l’apocalypse gronde. Une Blanche-Neige et sa belle-mère qui réalisent qu’« elles ne sont pas obligées d’être ennemies » et se souhaitent « bien du bonheur », « malgré tout ». Un religieux et une bonne sœur qui s’entraident pour préserver les langues indigènes en voie de disparition. Un auteur du passé qui veille à construire une réalité où sa muse future pourra exister. Une femme et un homme qui se sont aimés et s’aimeront toujours, mais « pas comme nous avaient prédit Neruda ou les télénovelas ». L’amour que dépeint Gabriela Damián Miravete se décline en arcs-en-ciel de mille et une couleurs, autant de morceaux de patchwork qui se répondent de nouvelle en nouvelle, en chœur. Chorale polyphonique de « je », « tu », « nous », « il », « elles » qui, conjugués à tous les temps et tous les modes, s’entremêlent pour délivrer à l’unisson un même message politique d’espoir et de guérison.
Elles rêveront dans le jardin plonge dans les tréfonds des violences structurelles et personnelles multiples (de genre, de race…), à l’image de la protagoniste de « La visite » dans une tentative de contribuer, à son échelle, à « soigner l’âme » – du lecteur, de la lectrice, du monde. « Elles me proposaient l’expérience de La visite [...] ; je la méritais, non pas parce que j’avais travaillé dur, ni parce que j’étais quelqu’un de bien, pas du tout, mais parce que j’en avais besoin, parce que j’étais prête à apprendre, à écouter. C’est là [...] le prérequis. » Accepter de regarder l’horreur, d’entendre « la musique d’En-Bas », d’observer son propre reflet dans le miroir des profondeurs, faire face à cet « autre qui vit en moi ». Revisiter les traumatismes de l’humanité, non pas pour y rester, mais pour les transcender, pour que, dans le jardin qu’est ce livre, dans l’espace sacré qu’est la lecture, on devienne ce petit garçon qui, en étreignant les victimes s’étreint lui-même, avec une affection infinie, une pointe de douleur et une détermination inébranlable.
Le recueil forme autant d’« utopies radicales » (Alice Carabédian, seuil, 2022), d’ouvertures vers des lieux nouveaux comme le village d’Ayulta ou la maison de la forêt, « qui ne semblait pas touché par les horreurs du monde ». Il aspire à un nouveau temps, où passé et futur s’allient pour conjurer les mauvais sorts du patriarcat, du capitalisme vorace, des colonisations, de tout système qui nous éloigne de l’« énergie de l’amour », de l’harmonie de la musique du monde. Il invite à une nouvelle réalité, où la sensible Cordelia pourra devenir cosmonaute, où nous comprendrons enfin qu’« en vérité, tout [est] connecté », que derrière « la violence, la douleur, l’injustice [...] scintillent, telle une supernova, le courage, l’amitié et le rire ». Il convoque une nouvelle science, qui ne limitera plus la nature « à ce qui est mesurable » mais plantera également les semences colorées de fleurs magiques, qui symbolisent peut-être les récits eux-mêmes, que les lecteurs et lectrices, une fois le recueil terminé, devront continuer à arroser de leurs propres mondes intérieurs. Car, comme l’a souligné Ursula K. Le Guin, inspiration indéniable de Gabriela Damián Miravete :
« au bout du compte, comme l’ont dit de grands scientifiques et comme tous les enfants le savent, c’est par l’imagination, d’abord et avant tout, que nous arrivons à percevoir, à ressentir la compassion et l’espoir. »