Les Dix plus grands de Hilma af Klint
L'art abstrait, avant l'abstrait

Et si l’abstraction n’avait pas de père, mais une mère ? Hilma af Klint, peintresse suédoise, théosophe et spirite, était exposée cet été au Grand Palais à Paris. Longtemps ignorées de l’Histoire de l’art, ses toiles, réalisées au début du siècle dernier, se révèlent visionnaires et contemporaines de notre temps.
Cet été, le Grand Palais exposait à Paris, les œuvres monumentales d’une artiste qui commence à se frayer un chemin aux côtés des plus grand(e)s : Hilma af Klint. Peintresse suédoise du début du XXe siècle, af Klint fait jaillir les couleurs, saisit le mouvement et s’intéresse à l’humain dans d’impressionnantes œuvres non figuratives. L’artiste, avant-gardiste et visionnaire, se révèle contemporaine de nos pensées aujourd’hui.
Les Dix plus grands sont dix tableaux monumentaux peints à la tempera sur du papier collé sur toile représentant les quatre âges de la vie (l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse). Au fil des tableaux, on se sent transporté par la vibration des couleurs qui se déclinent du bleu profond à l’orange vif, de l’orange au mauve doux et, enfin, du mauve à un rouge diaphane. Sur ces couleurs vient se déposer une série de formes parfois végétales, parfois géométriques. Hilma y ajoute des lettres et, dans la salle du musée, l’ambiance est légère, presque comme si l’on s’était élevé vers quelque chose, une sorte d’indéfini.

Ces tableaux, Hilma les a peints sur une commande bien particulière, celle d’Amaliel, son ange guide. L’artiste est théosophe et agit par processus médiumnique ; elle peint à la demande des esprits avec lesquels elle déclare entrer en contact dans le monde de l’invisible. Au travers du théosophisme, Hilma est moderne et peut-être même encore en avance sur notre temps puisque, plutôt que de diviser, ce mouvement spirituel emprunte à plusieurs religions pour atteindre une sagesse divine commune. La théosophie s’inspire ainsi du bouddhisme, de l’hindouisme, du christianisme et du judaïsme pour former un mouvement spirituel ésotérique unique.
Si Amaliel donne des instructions à l’artiste sur les formes et les couleurs à produire, ses amies du club des cinq l’aident pour les mélanges et l’application des couleurs. Lorsqu’elle peint la série des Dix plus grands, Hilma fait partie d’un groupe de cinq femmes artistes et spirites, « De Fem », qui partagent les mêmes idées et qui, en réaction à la surreprésentation des hommes dans les milieux artistiques et en particulier aux Beaux-Arts, se soutiennent et s’entraident dans la réalisation de leurs œuvres. Fondé en 1896, De Fem composé, en plus d’Hilma, d’Anna Cassel, de Sigrid Hedman, de Mathilda Nilsson et de Cornelia Cederberg, se réunissait régulièrement pour s’exercer au dessin automatique et pratiquer le spiritisme. Ces activités ont ensuite influencé le travail de l’artiste.

La spiritualité de ses tableaux la distingue des peintures abstraites des hommes de son temps. Sa peinture non figurative est précurseure. Hilma peint l’abstrait avant l’abstrait puisque l’histoire de l’art attribue généralement cette approche artistique révolutionnaire à Wassily Kandinsky, peintre russe, dont les premières œuvres non figuratives datent de 1911, là où Hilma peint ses premiers tableaux sans sujet en 1906, cinq ans plus tôt.
L’attribution de l’art abstrait à l’un plutôt qu’à l’autre s’explique par plusieurs raisons, dont notamment la démarche à l’origine de leurs œuvres. Là où af Klint estime n’être « que » la messagère ou l’instrument au service de ses guides, Kandinsky s’inscrit dans une démarche théorique et revendique publiquement le nouveau processus esthétique qu’il propose. Or, au XXe siècle, le milieu de l’art reconnaissait plus facilement les discours théoriques masculins issus des cercles artistiques d’avant-garde qu’une pratique féminine spirite en marge des circuits officiels. Hilma, après avoir tenté de présenter ses œuvres à certains grands artistes de son temps sans grand succès, finit par être persuadée que le monde n’est pas prêt à accueillir celles-ci.
Grande oubliée de l’Histoire ou femme trop progressiste pour son époque, l’artiste gagne véritablement en notoriété en 2019, où elle est exposée pour la première fois dans un musée d’envergure, au Guggenheim. Elle se fait alors l’écho de notre époque. L’exposition intitulée Paintings for the Future en témoigne : selon les données du Guggenheim, l’artiste réunit plus de 600 000 visiteuses et visiteurs, « le chiffre de fréquentation le plus élevé jamais enregistré pour une exposition individuelle dans l’histoire du musée », 75 ans après sa mort en 1944.

Si les peintures de l’artiste séduisent enfin, c’est sans doute parce que celles-ci refont surface à une époque où un plus grand nombre de femmes a accès à la recherche et participe à la découverte du travail de leurs pairs. Mais son succès n’est pas uniquement attribuable à cette solidarité féminine renouvelée et éveillée, il est aussi l’expression des couleurs, de la vie et de la spiritualité, tant d’éléments nécessaires à l’espoir et à la croyance en un avenir meilleur.
Étrangement, les Dix plus grands, réalisés il y a 120 ans déjà, résonnent aujourd’hui comme l’expression nouvelle de sentiments joyeux ; et puisque, selon Salomé Saqué, être joyeuse c’est résister, Hilma reste définitivement en avance sur son temps.