Deux Lacs pour une rencontre
Le mouvement dessiné par Elena Tognoli

Deux Lacs, le nouveau roman graphique réalisé de la main d’Elena Tognoli, nous invite au mystère et à l’imagination en mélangeant femmes et artisanat, eaux douces et stagnantes. Comme un appel à la douceur, Deux Lacs saisit le mouvement de l’eau et illustre la solitude pour mieux transcender ses lecteurs.
Pour son second livre illustré, intitulé Deux lacs et publié aux éditions Esperluète, Elena Tognoli nous emmène au cœur d’une nature lentique, entre les roseaux, les gouttes et le bruit de l’eau.
Inge, héroïne silencieuse, attend, au bord d’un lac rempli par la pluie, le vide. Dans « l’obscurité tout s’éclaire » et le vide arrive. Il arrive, certes, mais elle cherche à le combler de son travail artisanal. Avec ses mains, elle tresse le roseau, avec ses mains, elle construit des chapeaux. Inge est solitaire mais elle n’est pas seule, les libellules l’accompagnent, les grenouilles l’observent.
Et puis, cette activité manuelle, toutes ces tresses, tous ces chapeaux sont un travail bien lourd. Elle se dit alors que « partir est facile », Inge devient légèreté et se laisse glisser au fond du lac.
« Le dessus est dessous. »
Elle traverse une frontière imaginaire et colorée. Elle remonte et, de l’autre côté, y trouve Irma, comme une part « d’elle-même à l’envers ».
L’autrice, de ses subtils dessins, nous fait perdre le sens, perdre le vide pour quelques pages sans son, sans parole. Les illustrations prennent toute la place et les lecteurs et lectrices sont habilement invité·es à tourner l’ouvrage à 180° et à le reprendre depuis la quatrième de couverture, cette fois.
L’histoire laisse place à la fille de l’autre côté, Irma, une héroïne silencieuse qui attend que le lac se remplisse. Elle travaille de ses mains. De ses mains, elle tisse des châles et des couvertures, comme une seconde peau, mais tout ce travail ne doit pas être pansement.
Son lac est bien vide, asséché. Elle se dit alors « que partir est facile », elle se laisse porter par le vent et plonge au fond du lac, « sans air, elle y voit mieux ». C’est à la jointure, en descendant, qu’elle y retrouve Inge.
Les univers de chacune se mélangent, les couleurs mauves rouges humides de chez Inge se mêlent aux tonalités bleues vertes minérales de chez Irma. Les illustrations se complètent et l’autrice semble subtilement nous indiquer le chemin de l’au-delà de la frontière, vers l’inconnu et la rencontre d’une autre personne très certainement mais peut-être aussi d’une partie de soi-même.
Les traits de crayon donnent le mouvement ; le lecteur, la lectrice est prise par le courant, la fluidité de l’eau. Les mots que l’autrice choisit sont peu nombreux et courts, mais ils laissent curieusement la place aux bruits du vide d’abord, à la légèreté des rencontres ensuite. L’écriture poétique et mystérieuse de l’autrice invite à l’imagination, voire à l’identification. Le lecteur, la lectrice voit rapidement ses pensées vagabonder vers le lac, les montagnes et les profondeurs qui se surmontent. Quelque chose de l’ordre de l’indicible nous embrasse qui soudainement s’émerveille des papillons et du « sifflement » des pierres.
Elena Tognoli nous offre avec Deux Lacs un livre sur la nature, ses débordements, ses sécheresses et ses créatures. Elle dessine les amitiés venant d’ailleurs. Elle image l’aventure à la rencontre de l’autre et de celle de soi. Au-delà de la matière, Elena saisit, de ses traits de crayon, le mouvement de l’eau et nous laisse naviguer sur les flots de la légèreté.