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La Déshumanisation de l’art de José Ortega Y Gasset

Les meilleurs antidotes ont une goutte de poison

Cent ans après sa parution originale, La Déshumanisation de l’art de José Ortega Y Gasset est réédité cette année chez Allia, offrant l’occasion d’interroger ce jalon de la sociologie de l’art moderne sous un prisme contemporain. Une notion d’espoir se dégage du contre-argumentaire : et si les anxiétés du passé pouvaient servir de remède à celles d’aujourd’hui ?

Il y a des livres, des textes théoriques, qu’il est impossible de détacher de leur époque. Ce n’est pas qu’ils capturent le zeitgeist avec élégance et précision, ou qu’ils portent en eux tous les éléments d’une épistémè disparue. Non, ils sont ancrés dans le passé par leur cécité. Vous les lisez, et toutes les deux pages, vous remarquez des maladresses intellectuelles qui ne peuvent être expliquées que par un manque de repères. L’auteur avance des arguments qui ont depuis longtemps été démontés. Il est bien sûr facile de juger un texte cent ans après les faits. Les anglophones ont un dicton « Hindsight is always 20/20 » : le regard en arrière a toujours une vision parfaite. Pourtant, tous les livres qui datent ne sont pas comme ça. La majorité des textes théoriques que je lis sont anciens, et je n’ai ce sentiment de supériorité facile, ce « Haha, comment pouvait-il être aussi aveugle ? », qu’avec certains d’entre eux. Publié en 1925, La Déshumanisation de l’art de José Ortega Y Gasset en est un.

Il s’agit d’un essai, quatre-vingt petites pages, qui se veut être une étude sociologique de l’art. Ou plus précisément, du « nouvel art » qui conquiert l’Europe et les États-Unis dans les années 1920. Cette dernière phrase sera déjà révélatrice pour certains, car il n’y avait pas d’art si radicalement nouveau dans les années 20 qui aurait envahi le monde d’un coup, qui l’aurait conquis, sans aucune attache au passé. La modernité fut un choc, mais son éclat a commencé bien plus tôt. En 1925, au moment de la parution originale du livre, les observateurs avérés avaient déjà remarqué son caractère évolutif. L’art moderne est une révolution, mais c’est une révolution de la fin du XIXe siècle. Ortega Y Gasset était un grand penseur libéral : il a beaucoup écrit sur l’identité européenne, sur l’opposition aux totalitarismes, même ceux de gauche, il était contre les révoltes, peu importe leur nature. Il n’est pas étonnant qu’un libéral, qui comme tous les libéraux, porte en soi une terreur quasi-paranoïaque du changement radical, voit une révolution dans ce qui est en réalité une évolution. Je ne fais pas ici de prosélytisme politique gratuit. Les penseurs de gauche ont pu être tout aussi égarés par leur idéologie. Après tout, ce n’est pas comme si l’art a été particulièrement fertile dans les régimes communistes, au contraire. Mais pour quelqu’un qui tente de tisser une sociologie des goûts artistiques, Ortega Y Gasset semble particulièrement aveugle aux phénomènes sociologiques qui ont influencé ses propres goûts. Il essaye de se poser en observateur neutre, position qu’il réitère constamment en insistant que son appréciation ou manque d’appréciation pour l’art qu’il décrit est insignifiante. Il répète tout le temps qu’il veut juste essayer de comprendre, sans juger. Sauf que personne n’est neutre. L’objectivité peut être un but, mais c’est un but futile si on nie ses propres biais. Le résultat, c’est quelqu’un qui ne comprend pas, et qui, malgré lui, juge.

José Ortega Y Gasset avance que l’art du début du XXe siècle est un art caractérisé par son processus de déshumanisation. Cette déshumanisation s'opérant à deux niveaux : d’un côté, par le retrait des éléments humains dans les œuvres d’art, et de l’autre, par la manière dont il aliène une grande partie du public.

Pablo Picasso, « Les Trois Danseuses », 1925 : très humain, quand même…

L’auteur mêle ces deux arguments, les confond souvent. Si le deuxième argument est bien plus outrageux, le premier manque tout autant de perspective. L’abstraction est bien sûr pointée du doigt comme exemple ultime de déshumanisation. Une forme pure, ce n’est pas humain, donc la peinture est déshumanisée. Cela peut paraître vrai de manière superficielle, mais ça ne peut pas être une déclaration correcte et un argument valable en même temps. Prise d’un point de vue neutre, ça peut encore fonctionner, oui, la peinture sans humains est une peinture techniquement « déshumanisée ». D’accord, et maintenant quoi ? C’est une affirmation vide, tautologique, ce n’est pas un argument. Cela ne devient un argument que si on soustrait la prétendue neutralité, et qu’on assume pleinement l’aspect péjoratif du mot déshumanisation.

Parmi ces nouveaux artistes, on prend Picasso comme exemple. Cela m’a un peu surprise, non seulement parce que ses peintures restent principalement figuratives, mais aussi parce qu’elles traitent souvent de sujets humains. La majorité de ses peintures connues, même seulement jusqu’à 1925, présentent des figures humaines, et quand il s’agit de natures mortes, ce sont des objets liés à la vie humaine : des fruits, des guitares, des journaux. Pour Ortega Y Gasset, la déshumanisation, ce n’est pas seulement le manque de figures humaines, mais le manque de sujets « humains », c'est-à-dire selon lui, de sujets qu’on peut facilement relier à notre expérience en tant qu’humains.

L’art « nouveau » (car le mot modernité n’est jamais utilisé !) est sans cesse opposé au romantisme. Le romantisme, ça, ce serait de l’art humain, avec son dramatisme, son pathos, avec ses émotions ! Là, il y a une possibilité de transcendance ! Il est vrai que l’art romantique est un excellent art de masse. Ne serait-ce qu’en musique, il est difficile de trouver quelqu’un qui déteste Chopin. Même moi, snob au-dessus de tout, j’aime Rachmaninov. Les compositeurs romantiques nous poussent encore à la folie. Il y a une quinzaine d’années, ma mère a décidé de dépenser les derniers sous sur son compte en banque pour partir à Londre et assister à une conférence sur l’intersection entre la musique de Wagner et la pensée de Freud. C’est une snob aussi, mais malgré tout l’amour qu’elle porte pour la musique de Penderecki, elle n’aurait pas fait quelque chose d’aussi insensé pour lui. Pourtant, moi, à chaque fois que j’ai fait quelque chose d’insensé pour une œuvre d’art, celles-ci se rapprochaient bien plus d'œuvres modernes que d'œuvres romantiques. Une fois, j’ai failli rater l’avion parce que je refusais de quitter la terrasse de l’aéroport, où j’écoutais le vent passer à travers des structures en métal. Ça produisait des sons qui me rappelaient la musique d’Eliane Radigue. À l’époque du désormais défunt Barlok, prenaient place des festivals de noise de 24h. Je n’aurais pas passé 24h à écouter des sons de scies tournantes si cela n’évoquait aucune émotion en moi.

Ortega Y Gasset serait par contre méfiant envers ces expériences. Il y verrait non un amour pour la forme pure, mais un dédain pour ce qui est humain ou naturel. Il mentionne à un moment donné, comme ultime exemple de mépris envers la nature (que Ortega Y Gasset utilise à plusieurs reprises comme synonyme interchangeable avec humain), un poète qui aurait comparé les branches d’un arbre aux pointes d’un balai. Quel sacrilège ! Il rabaisse la nature à un vulgaire objet de nettoyage ! Preuve ultime du mépris des nouveaux artistes pour la beauté et la sincérité. Tout serait empreint d’ironie, d’une volonté de désacralisation. Mais un balai, n’est-ce pas plus humain que des branches ? Et la capacité à voir la beauté de la nature à travers sa relation à des objets du quotidien, n’est-ce pas un processus unique à l’humain ?

Certes, j’ai connu les regards ahuris des gens choqués de me voir apprécier la beauté d’une tâche de vomi au sol. Tout le monde n’a pas la même sensibilité. Mais on sent chez Ortega Y Gasset une profonde méfiance envers toutes les sensibilités qui ne sont pas celles de la masse. La déshumanisation du « nouvel art », ce serait aussi la manière dont cet art est incompréhensible à la majorité des gens. Si ça ne touche pas l’humanité entière, ce n’est pas humain. Or qu’y a-t-il de plus divisant et divers que l’esprit et les goûts de l’homme ? Même l’exemple qu’il utilise de l’art de masse par excellence, le mouvement artistique le plus humain selon lui, le romantisme, n’est pas si universel. C’est un mouvement très ancré géographiquement. Je n’en veux pas à Ortega Y Gasset pour son eurocentrisme, j’en suis moi-même coupable. Mais il est intéressant de noter qu’un musulman en 1920, serait sans doute plus sensible à l’art abstrait qu’à l’art figuratif, en raison de l’interdit historique de l’Islam de représenter des hommes ou des animaux. Peu importe, même s' il y avait réellement un art qui plairait à tout le monde, j’ai beau réfléchir, je ne vois pas comment cela disqualifie le caractère humain des formes d’art impopulaires.

Vomi de yaourt sur les sols de Saint Gilles Beau, pour ceux qui savent regarder...

La popularité est au centre de son argument, c’est un élément qui revient sans cesse, et je ne peux m’empêcher d’y voir une forme de jalousie de la part de l’auteur. Malgré lui, il ne peut s’empêcher de qualifier le Jeune Artiste d’ironique, il lui nie toute attache au passé, toute attache à la nature, toute sincérité. Ortega Y Gasset se veut objectif, il tente de faire naître en soi une sympathie pour ce Jeune Artiste, mais il n’y arrive décidément pas. Il reste très poli, mais on sent une volonté constante de démasquer des motivations cachées. En réalité, c’est très clair : José Ortega Y Gasset ne comprend pas l’art moderne, il se sent exclu, et incapable d’admettre son ressentiment, il essaye de construire une mythologie qui justifierait ses propres manquements. Eh bien, moi, ça me fait rire. Ça me donne envie de le ressusciter juste pour lui montrer de l’art encore moins accessible, juste pour me moquer de lui. Amenez-moi un nécromancien pour que je montre à notre cher José des sculptures de Carl André ou un spectacle de Anne Teresa De Keersmaeker. Je veux lui enfoncer dans la gueule à quel point il est, lui, un humain incomplet de par son manque de sensibilité artistique !

J’ai une position presque entièrement opposée à celle de José Ortega Y Gasset, dans le sens où je considère que l’art ne commence réellement à exister qu’avec l’art moderne. Oui, j’adore le Titien, et j’ai passé cette dernière année à m’obséder sur la peinture flamande du XVIe siècle. Mais enfin, ce n’est pas du vrai art ! Selon moi, une œuvre ne peut être artistique que si elle s’inscrit dans un contexte plus large qui interroge la nature même de l’art. Ortega Y Gasset est conscient de l’aspect autotélique de l’art moderne, mais il y voit quelque chose de suspect. Il est accusateur quand il parle des artistes qui cherchent à transmettre les effets de l’art dans leurs œuvres plutôt que les effets d’éléments externes, naturels, « humains ». Dans mon dernier article, j’ai mentionné une citation de T.S. Eliot : « Qu’écrit Keats, sinon des effets de la poésie sur lui-même ? » Keats, c’était un poète romantique, pas un poète moderne. Tiens, tiens… On dirait que c’est une préoccupation générale chez les créateurs. Ortega Y Gasset ne peut juste pas comprendre ça, parce qu’il n’en est pas un. D’ailleurs, cette citation est tirée du texte Avant Garde et Kitsch de Clement Greenberg. Un texte qui décrit comment l’avant-garde, l’art réel, est celui qui engendre un processus de réflexion et communication avec l'œuvre. Il l’oppose au kitsch, qui lui, ne nécessite ni effort ni sensibilité particulière, juste de l’identification qui laisse place à un flot d’émotions. Au long de ma lecture de La Déshumanisation de l’art, j’étais incrédule parce que j’avais l’impression de lire un texte qui prétend que le vrai art, c’est le kitsch.

Je me souviens d’un voyage à Paris, j’avais 14 ans. Ma mère m’y avait emmenée pour me changer les idées. J’étais une adolescente dépressive, profondément incomprise. Oui, oui, comme tous les ados. Mais tous les ados ne fuguent pas à 13 ans pour aller se recueillir sur la tombe de Jim Morrison. La police m’a retrouvée quelques jours plus tard, mais je n'ai pas réussi à trouver la sépulture du chanteur des Doors dans le labyrinthe du Père Lachaise. Du coup, un an plus tard, ma mère m’y a ramenée pour m’aider à tourner la page. En sortant du cimetière, quelques rues plus loin, il y avait une affiche collée contre un mur, le genre d’intervention de street art qu’on voit un peu partout. Elle disait « L’Art venge la vie ». Cette phrase m’accompagne depuis. Quand j’ai commencé à sécher les cours de manière régulière, j’allais me cacher dans des musées. Et ce n’était pas de l’art romantique que je regardais, c’était de l’art abstrait.

L’art venge la vie, mais il y a plein de gens qui n’ont pas besoin de vengeance. Il y a aussi ceux qui cherchent leur consolation (car la vengeance n’est rien d’autre qu’une consolation,) dans la vie. Ca me paraît fou, c’est masochiste, c’est tendre l’autre joue à son bourreau. Peut-être qu’il y a effectivement, de la part des artistes et de ceux qui sont très sensibles à l’art, une volonté inconsciente de se soustraire à ce qui est humain de manière trop commune. Les peintres qui s’enferment dans leur atelier pendant des semaines sans voir personne, les réalisateurs toujours détachés de la vie car ils l’observent à travers une caméra imaginaire toujours présente... Mais est-ce un phénomène vieux de cent ans seulement ? Déjà à l’Antiquité, on imagine des sculpteurs qui délaissent les femmes pour des rivales en marbre. Même le romantisme, le mouvement le plus humain selon l’auteur, était un art de sublimation. Or, sublimer, c’est admettre la défaillance du référent.

Capture d’écran de « Operational Bodies » de Špela Petrič, 2024 : déshumanisation de l’art ?

Si la majorité de cet article retrace mes problèmes avec l’argumentaire de José Ortega Y Gasset, je ne veux pas donner l’impression que La Déshumanisation de l’art est sans mérite. La cécité des uns peut nous éclairer sur la nôtre. En lisant l’essai, je me suis demandée pourquoi il a été réédité une fois encore maintenant. C’est vrai qu’un auteur aussi séminal dans le monde hispanique que Ortega Y Gasset a peu été traduit en français. Il y a aussi l’aspect centenaire. Au-delà de l’anniversaire, notre époque a si souvent été rapprochée des années 1920 que la remarque est devenue banale. Montée du fascisme, excès précédents une crise financière globale, etc. Ça devient un peu plus intéressant quand on se penche sur ce qui se passe artistiquement. Tout le monde est très préoccupé par l’avenir de l’art. Et presque tout le monde s’accorde à dire que ses formes futures se concentreront d’un côté sur l’art lié à la nature, et de l’autre, à l’art lié à la technologie. Regardez le nombre d’expositions Art & Sciences, l’intérêt pour la cybernétique d’un côté, et pour les pratiques interrogeant l’anthropocène de l’autre. On pourrait penser qu’on va vers une déshumanisation de l’art aujourd’hui. Mais c’est là que le texte d’Ortega Y Gasset devient intéressant : il nous met en garde. Ne soyons pas aveuglés par nos propres points de référence. Il n’y a pas de raison de paniquer.

Même rédacteur·ice :

La Déshumanisation de l’Art

José Ortega Y Gasset

Traduction de l’espagnol par Adeline Struvay & Bénédicte Vauthier

Editions Allia, 2026 (Parution originale du texte 1925)

96 pages

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