critique &
création culturelle

Rentrée artistique et Manque fondamental

Achilles Mussche, Geven Oefenen [Exercising Giving], depuis 2024

La rentrée artistique est l’occasion de faire le point sur l’état de la scène artistique d’une ville. Plutôt que de désespérer sur le manque d’offres intéressantes des galeries institutionnelles, jetons un œil sur les espaces autogérés, où une exposition sur le sujet lacanien finit par contaminer le regard porté sur tout le reste.

C’est la fin de la première journée de Rendez-Vous, anciennement Brussels Gallery Weekend. Toutes les années, c’est un grand évènement pour moi, plus festif et plus marquant que le Nouvel An. Une centaine de galeries, de centres d’art, d’ateliers ouvrent leurs portes en même temps pour marquer le début de la saison. Je suis fatiguée et pompette, symptôme des huit heures passées à faire la tournée des vernissages, et comme d’habitude, on finit chez Xavier Hufkens. L’expo est fantastique, la meilleure de la journée. Mais peu à peu, l’exaltation ressentie au premier contact des œuvres de Tatiana Trouvé se transforme en déception. N’y a-t-il que chez Xavier Hufkens qu’on puisse trouver de l’excellence ? Vingt-trois galeries choisies avec soin, et encore une fois, il n’y a que chez Hufkens qu’on trouve quelque chose de vrai, quelque chose d’important.

Depuis le jardin de la galerie, je regarde à travers une vitre les sculptures de Trouvé, des lits en bronze et marbre. Je devrais être plus touchée que je ne le suis, mais c’est comme s'il existait une barrière , quelque chose qui me séparait de ma capacité à vraiment apprécier les œuvres. Dans le reflet de la vitre, je vois mes amis se rapprocher de moi pour me réconforter : « Mais tu sais, ça veut juste dire que Hufkens a un oeil de malade », « Mais enfin, l’expo ça parle du lit, ça parle de l’atelier, ce sont tes thèmes fétiches, réjouis-toi ! », et de manière plus sévère, « C’est parce que tu ne vas plus que dans des galeries de bourges ».

C’est vrai que ces derniers temps, je visite moins les espaces autogérés. Je suis moins ouverte aux artistes émergents. J’ai l’impression d’être encore plus souvent déçue, et cette déception alimente l’écart que je ressens entre les artistes de ma génération. Je décide quand même de faire un effort. En plus de Rendez-Vous, ce même week-end, il y a Art Anderlecht, un parcours d’ateliers d’artistes et de lieux autogérés. Je commence à Clemenceau, chez Komplot. Je n’aurai peut-être pas dû.

̶s̶u̶j̶e̶t̶ est une expo du collectif The Letters pace Department centrée autour du sujet lacanien. Le sujet, chez Lacan, ce n’est pas le moi comme on pourrait penser. Ce n’est même pas entité distincte et immuable. Il est éphémère, relationnel, il apparaît par éclair, comme un flash. Le sujet, c’est l’irréconciabilité entre ce qu’on essaye de dire et ce qu’on dit. Ce n’est pas une chose tierce qui existerait entre l’énoncé et l’énonciation, mais leur séparation-même. C’est pour ça qu’il est toujours noté $, barré. C’est ce qui échappe au langage mais ne peut exister qu’en son sein.

Sophie Nys, Adieu, 2021

L’exposition regroupe seize artistes aux interventions variées, et parfois très discrètes. Commes ces moulures murales, qui ont l’air indigènes à l’espace. On ne sait pas s'il s’agit des restes décoratifs du restaurant grec qui habitait le lieu autrefois ou d’une œuvre. Ou encore, cette porte bleue, fermée : la clef est dans la serrure, mais le mouchoir qui sert de porte-clef est coincé dans l’envergure de la porte. Le sujet, ce n’est pas la porte, ce n’est pas la clef, ce n’est pas même ce qui se trouve derrière cette porte fermée, inaccessible et caché. Non, le sujet, c’est ce mouchoir qui bloque, comme par accident, par maladresse, et qui crée un obstacle et une possibilité d’ouverture en même temps.

Je me laisse guider par des petits serpents en gouache sur carton. Avec leurs angles droits, ils ont l’air de sortir du jeu pour téléphone iconique Snake. Le serpent ne sera jamais un motif dépassé dans l’art : on pense au bâton d'Asclépios, au poison et au remède, à ce qui est sous-terrain mais aussi sur terre mais aussi montant, on pense au Rituel de Serpent d’Aby Warburg. Le communiqué de presse de l’expo, qui pourrait par moments être une œuvre à part entière, est rédigée dans une typographie qui barre tous les S, de plusieurs manières différentes. À la lecture, même interne, on a l’impression de siffler, comme un serpent. C’est un changement typographique minuscule mais entièrement déstabilisant. J’ai essayé de lire le texte à voix haute, je n’y arrivais pas, j’ajoutais des Ssss partout, j’avais l’impression que, comme un serpent, ma langue s’était d’un coup divisée.

gerlach en koop, A Third Volume, 2026

Il y a une œuvre que je pensais détester quand je l’ai aperçue, mais qui depuis, est devenue mon intervention préférée. Proposée par gerlach en koop, il s’agit d’une première édition de Lolita démembrée, la première de couverture et la quatrième de couverture se font face, accrochées à des murs opposés, enfermés dans du plexiglass transparent à l’échelle d’une porte. Passant entre les deux moitiées de l'œuvre, on a l’impression de passer dans le texte. Sauf que seules les couvertures sont protégées, le plexiglass servant de mise en valeur mais également de mise à l’écart. Le texte, lui, flotte dans l’air, et pas seulement au sein de l’expo, mais partout. Il a été lâché comme un virus. J’évite habituellement les créations liées à Lolita et tout ce domaine. Principalement réalisées par des femmes, j’y trouve toujours une certaine glamourisation malgré les refus insistants des intéressées. Il n’y a rien qui m’irrite plus que les femmes adultes qui parlent comme des petites filles et performant l’innocence et la naïveté. L’autopédophilie comme outil de séduction, et même de construction identitaire, est un fléau. Et si les principales coupables sont tout simplement faibles, parfois victimes elles-mêmes, passé 25 ans, ce n’est plus une excuse. Sauf que vous voyez, Lacan nous rappelle qu’on est parlé avant de parler. On a un nom avant même de naître ( le prénom, le nom de famille, le Nom-du-Père ), on parle de nous avant qu’on puisse parler (« Elle sera avocate ! », « J’espère qu’il sera en bonne santé... »), on nous construit avant qu’on puisse se construire. Toutes les jeunes filles naissent dans un monde où « jeune fille » a déjà été parlé en tant que « Lolita ». D’ailleurs, Lacan nous dit que « le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». Dans ce cas, Lolita c’est le premier signifiant (S1) qui représente la jeune fille en tant que nymphette à d’autres signifiants (S2). Par exemple, un vieux porc décrit à ses amis (S2) une adolescente comme étant une aguicheuse (S1). Le sujet, ce n’est pas l’adolescente, adolescente c’est juste un autre mot, un autre signifiant. Le sujet, c’est l’écart entre la réalité de la jeune fille et cet archétype (Lacan n’utilise pas le mot archétype mais « signifiant de l’Autre ») qui lui a été assigné.

Certains pourraient lire cette œuvre comme situant le sujet entre ce que Nabokov essayait de dire avec Lolita et ce qui a été retenu de Lolita par la société. Mais attention, la problématique de Lacan n’est pas une problématique de communication, mais bien de langage. Le sujet, ce n’est pas l’incompréhension des autres, mais bien notre incapacité à être entièrement compréhensible. Nabokov a bien essayé de se faire comprendre, il a insisté sur le fait que Dolores (le vrai nom de la jeune fille, Lolita n’étant qu’un signifiant imposé par Humbert) était une victime innocente, il refusait des illustrations en forme d’adolescente sur les couvertures, il déplorait les adaptations cinématographiques. Ça n'a rien changé, le texte lui aura échappé. La psychobiographie est très mal vue, mais je ne peux m’empêcher de voir une sorte de lueur, un flash, de la subjectivité de Nabokov dans son incapacité à rendre la condamnation de Humbert claire. Lolita est un livre qui condamne la pédophilie, mais avez-vous lu les autres livres de Nabokov ? Ses héroïnes sont jeunes, elles n’ont peut-être pas toutes 12 ans, mais elles en ont très souvent moins de 20. Elles sont très minces, souvent frivoles et immatures, parfois sérieuses mais à la manière studieuse des petites filles bien rangées. Elles sont écrites avec empathie et profondeur, certes, mais n’y a-t-il pas quelque chose à découvrir dans cet écart, cet écart entre comment Nabokov écrit les filles et le fait qu’il veut être compris comme quelqu’un de complètement indifférent aux adolescentes ?

Je n’aurais pas dû visiter cette expo en premier, car ensuite toutes les autres du parcours Art Anderlecht étaient décevantes. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ̶s̶u̶j̶e̶t̶ . Même au Wiels, quelque jours plus tard, je regarde les vidéos d’Ali Cherri et je pense au sujet lacanien, à la séparation. J’essaye d’appliquer le même système d’analyse à tout ce que je vois, même quand ça ne marche pas. C’est comme si c’était un infohazard, une nouvelle information qui est dangereuse de par sa connaissance même. Suis-je maintenant incapable de voir l’art autrement ? Ça ne fait qu’une semaine, mais j’ai vu une dizaine d’autres expos depuis.

Pierre Leguillon, Oracles, 2017

Je suis retournée voir l’expo hier. J’y ai traîné des amis, je voulais leur montrer, et surtout, leur expliquer. Je les ai tout de suite tiré vers un ensemble de fac-similés de cartes de visite d’artistes s’érigeant en totem. Ça s’appelle Oracles, et c’était l’une des œuvres que j’avais le plus apprécié lors de ma première venue. Elle me semblait si fertile de sens. J’avais tant de choses à partager. Mais hier, devant mes amis, à voix haute, tout ce que j’arrivais à dire c’est « Et regardez, ici il y a une carte de visite d’Ed Ruscha, et plus loin, il y a une autre oeuvre, on dirait une peinture-mot d’Ed Ruscha ». Il y a un écart entre ce que je veux dire et ce que j’arrive à dire. Ce n’est pas que les mots me manquent, au contraire, je n’ai que des mots.

Des signifiants, j’en ai plein : totem, couleurs, offre, regard, construction, vanité, nom propre, dan graham, ed ruscha, réflectivité, nom-du-père, opacité, et j’en ai même encore d’autres, regardez : corde, identification, faux, original, originel, document, famille, taille, répétition… J’ai plein de signifiants, et je n’ai rien pour les agencer. Je peux juste en faire une liste, comme la liste de ces cartes de visites qui forment Oracle, et m’en réclamer. L’auteur de l'œuvre, Pierre Leguillon, utilise lui-même le mot totem, c’est pour ça que je le répète tant. Le totem, chez Freud, c’est l’ancêtre (souvent sous forme animale) auquel un clan s’identifie. On s’identifie par rapport à un signifiant. Pierre Leguillon ne s’identifie pas à Edward Ruscha, il se réclame descendant du signifiant Ed Ruscha tel que présenté sur sa carte de visite. On voudrait tous pouvoir choisir l’ordre symbolique auquel on appartient. Moi, je voudrais me réclamer du système symbolique que propose The Letters pace Department. Enfin, peut-être. Je ne suis pas sûre. Après tout, je n’ai que des signifiants pour me repérer.

Même rédacteur·ice :

s̶u̶j̶e̶t̶ Solo Show

par The Letters pace Department avec Achilles Mussche, Alicija Melzacka, Antoinette Jattiot, Damiano Curschellas, Dieter Ravyts, gerlach en koop, Louis Garrido, Lukas Stallaert, Maxime Melis, Michiel Ceulers, Pierre Leguillon, Reiner Vrancken, Sophie Nys, Thibaud Leplat, Yann Chateigné Tyleman, et Yue Yuan

à Komplot

Visité le 13 et 19 septembre 2026

Visible jusqu’au 24 octobre 2026

 

The Auxiliaries

de Tatiana Trouvé

chez Xavier Hufkens

Visité le 10 septembre 2026

Visible jusqu’au 31 octobre 2026

 

Soul Witness

d'Ali Cherri

au Wiels

Visité le 16 septembre 2026

Visible jusqu’au 03 janvier 2027

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