critique &
création culturelle

Sister Weather

Une exposition dans un coffre de voiture

Car boot, Photo: Susanne Bürner, Alexandra Leykauf, Annette Kelm and Inas Kaag © Jason Lee

Une terre irlandaise hors du temps où se rassembler pour créer et parler d’art et de nature. Quatre artistes allemandes qui ne manquent pas de méthode pour aborder ce lieu avec empathie. Le résultat, Sister Weather, intrigue entre mimétisme et détournement.

À l’occasion de son ouverture ce 19 septembre dernier au Goethe Institut de Dublin, la Crespo Foundation présente l’exposition collective Sister Weather avec Susanne Bürner, Ines Kaag, Annette Kelm et Alexandra Leykauf. Ces quatre artistes allemandes ont entrepris un échange en 2024 lors d’une résidence sur une terre isolée de West Cork en Irlande dont le jardin, conçu par la photographe et philanthrope Ulrike Crespo, a été le terreau d’une recherche sur leur relation à l’art et à la nature. Au fil de la résidence, elles ont été confrontées à toutes sortes de situations comme une météo qui changerait à toute allure. De retour à la vie normale après autant de temps passé ensemble, elles ont ressenti le besoin de continuer leur dialogue sur leur création tout comme elles parlaient de la pluie et du beau temps. Sister Weather est ainsi devenu le nom de leur conversation de groupe. Un titre qui les représente bien.

On découvre à l’intérieur de la Return Gallery un coffre d’une voiture en carton sur lequel est agencé une série d’œuvres et d’éléments scénographiques qui rappellent leur passage au Glenkeen Garden. Au premier coup d’œil, l’installation surprend. On entre dans ce que l’on pourrait décrire comme une brocante improvisée – sauf qu’à la place d’objets, on trouve des posters, des cadres, des photos… avec des gobelets en cas d’une petite soif. Les quatre artistes ont été charmées par les brocantes de West Cork où les objets sont mis en vente depuis les coffres des voitures. Ben Livne Weitzman, le curateur de l’exposition, explique qu’il s’agit d’une tradition aux nombreuses origines possibles. Un prêtre catholique de Stockport l’aurait introduit au Royaume-Uni pour collecter des fonds après avoir vu un événement similaire au Canada au début des années 1970. D’autres prétendent que ce style de brocante descend des foires traditionnelles irlandaises. Les marchés et les foires en Irlande portent le souvenir de l’aonach (foire) de la tradition irlandaise et du margadh (marché), un emprunt des Vikings. Aonach dérive de óen, « un ». Ainsi, la foire est une arrivée unique, un rassemblement. 

© Simon Lazewski

Une fois cette référence contextualisée, on comprend mieux le mélange de genres. Et pour cause, bien que collectives, leurs pratiques s’éloignent de la co-création. Chacune a pensé à la manière dont sa propre pratique pouvait trouver des points de rencontre avec celle des autres pour explorer la composition. Le coffre comme cadre prend alors tout son sens. Dans un déplacement, on pense à ce que l’on emporte avec soi et à ce qu’on laisse derrière nous. Le coffre incarne l’idée de recevoir chaque histoire cachée derrière chaque détail, ce qui permet de se réapproprier l’installation et de la regarder avec une certaine distance par rapport au contexte de création.

Dans Sister Weather, les chants d’oiseaux sont pensés comme une boucle de 41 secondes conçue par Ines Kaag, présentée sous l'appellation Twitterlings (2024) : un son constant qui frappe directement l’oreille. On pourrait croire qu’il agirait comme une nuisance artificielle à faire cesser à tout prix, mais il est assez ludique de réaliser qu’il s’agit d’une imitation de gazouillis des artistes Susanne Bürner et Annette Kelm. De cette manière, la perception entre la nature et l’humain est sans cesse renégociée. Il est impossible de nier que l’on est immergé dans un contexte où tout rappelle la nature pourtant, il est difficile de la retrouver à proprement parler dans cette salle d’exposition. Le « son » est accompagné de prises de vues piégées dans deux écrans, dont un téléphone. L’installation de Kaag montre Bürner et Kelm cachées dans le jardin, derrière des arbres. Ce moment passé à se fondre dans le jardin et à se confondre avec les oiseaux fait partie d’une méthode qu’elles ont élaboré pour se connecter à cet endroit. Elles passent par l’imitation pour développer une empathie vis-à-vis de leur environnement qui permet de mieux appréhender l’expérience de l’autre. Elles révèleront qu’elles sont restées deux heures dans le jardin à mener l’expérience pour cette œuvre. On pourrait questionner la qualité de la connexion entretenue avec le vivant et ce qui leur reste de cette expérience aujourd’hui. En attendant, cette méthode donne envie de prolonger ce moment dans le jardin encore un instant.

© Susanne Bürner, screamers, lino prints on Rorschach inkblot tests, 2024

Au centre de l’installation, Screamers (2024) de Susanne Bürner regroupe une série de treize tirages de textes placés sur des tests de Rorschach. Connues pour sonder la personnalité, les planches tâchées d’encre de Bürner se différiencient de celles de Rorschach par des couleurs vives qui contrastent avec les textes incisifs, écrits en noir et en gras. On y lit, entre autres : « Be me completely », « Be my body », « Take all my problems ». Est-ce un ordre ? Une invitation, peut-être ? Il s’agit, en réalité, de citations tirées du documentaire The Family, tourné par Bob Quinn (1979) à propos d’une ancienne communauté alternative des années 70 implantée dans le petit village irlandais de Burtonport. La communauté baptisée « Atlantis » par les membres et connue sous le surnom donné par les habitant·es du coin prenait part à toute sorte de pratiques thérapeutiques dont une en particulier : la thérapie primale. Cette pratique, théorisée par le psychiatre Arthur Janov, tient essentiellement dans la recherche d’un « cri » libérateur et guérisseur de blessures profondes, un cri qui serait aussi profond que celui d’un nourrisson. La communauté Atlantis est aujourd’hui dissoute, mais elle laisse derrière elle de nombreuses traces de ses sessions dont des cassettes et des enregistrements. Susanne Bürner confiera lors de la présentation en avant-première que le documentaire l’a confrontée à une cacophonie difficile à digérer. Telle une répétition de mantras, cette série est une manière pour elle de se mettre au défi et de partir en quête de sa propre voix.

Susanne Bürner, Spring Land (Enchanted Eden), 2026

Spring Land (Enchanted Eden) de la même artiste est, sur le papier, d’une simplicité désarmante. Son message est toutefois sans aucun doute plus complexe à délivrer. Dans cette composition, des photos en noir et blanc de différentes dimensions du jardin de Glenkeen se superposent entre un papier gaufré blanc cloué sur la photographie. La nature est difficile à distinguer, ce n’est pas totalement un jardin ni une terre sauvage, mais plutôt des bouts de terres qu’on tenterait d’approcher pas à pas. Absorbée par l’environnement qui l’entoure, l’artiste fait ici référence aux jardins : ceux qu’on protège, les terres intactes ou en friches, mais aussi ceux qu’on cultive, qu’on contient dans des parcelles et qu’on finit par vendre ou échanger. Si l’on observe les photographies de plus près, on remarque que les plantes présentes dans ces photographies ne sont rien d’autres que des mauvaises herbes. Ce montage naît d’une succession de gestes qui posent la question de l’appropriation de terres. Du cloutage du papier à la pose du cadre, en passant par le découpage des différentes couches, rien n’échappe à cette réflexion. Un détail qui aurait pu passer inaperçu rappelle la complexité du mélange entre art et nature : le titre de l’œuvre est gravé directement sur le cadre en bois. Tout autant d’éléments qui peuvent être lus comme des tentatives de mise en valeur des plantes domestiques et sauvages qui n’ont pas pour habitude d’avoir quelconque valeur marchande. Cette contestation peut être néanmoins perçue comme une allégorie pour des systèmes capitalistes qui touchent aussi les milieux des arts et de la culture : les logiques productivistes, les pratiques extractivistes, ou encore l’entre-soi des réseaux fermés qui épuisent la valeur subversive du message. Plutôt que de capturer directement l’appropriation des terres, Bürner nous invite à nous attarder sur les gestes, parfois insoupçonnés, qui revendiquent les terres et les espaces.

Dans une démarche similaire d’observation, Ines Kaag documente le quotidien des résidentes, le jardin et la nature. Kaag transpose le style et l’ambiance de la résidence dans sa vie quotidienne, et, dans une brocante, quoi de mieux que d’apporter une couverture dans son coffre pour se prévenir des intempéries. La couverture sur laquelle est posé Spring Land décompose le corps d’une femme par rapport à la nature. Cette couverture, déguisée en tapisserie réaliste, offre une impression de déjà vu réconfortante à l’approche de l’automne. On jurerait qu’elle a été directement prise de la literie de nos grands-parents. L’image de ce corps familier perdu entre les feuillages rappelle l’isolement qu’ont vécu ces quatre artistes dans le cadre de la résidence. À l’issue de cette dernière, Kaag commente le thème de la circulation de biens où une image de nature peut devenir un motif sur un support, une esthétique commercialisable. Cette création permet de tisser des liens entre l’art, la culture du quotidien et la mode et rappelle que les souvenirs sont aussi des marchandises.

© Annette Kelm, « Fast Food Horse », 2024

Deux impressions présentes sous la forme de rouleaux, Glenkeen Water Shoots et Blue Bell Pattern Magnolia (2024), d’Annette Kelm suivent cette même logique en jouant sur le détournement d’un imaginaire commun de la nature en objet marchand. Un troisième tirage vient confirmer cette lecture avec Fast Food Horse (2024). Annette Kelm expose au centre de l’œuvre une statue de cheval peinte en or sur fond d’un papier peint à thème « fast food ». Le contraste avec le reste de l’exposition est à première vue déroutant mais en fin de compte, l’image applique aussi sa propre vision de la représentation de la nature à travers la photographie. Et le résultat est drôle, subversif, sans tomber dans le hors-sujet. La nature n’est plus. Le monde naturel ne ressemble plus à cet espace idyllique et idéalisé. À la place, on retrouve des aliments ultra-transformés, des posts-it jetables, un cheval d’exposition… le tout, dans des couleurs saturées, flashy et kitsch. Cette mise en scène laisse un goût artificiel grâce à la mise à distance des objets sur un ton ironique. Comme un besoin de tout mettre sur pause, de prendre l’air et d’aller toucher de l’herbe…

En quittant la Return Gallery, on emporte avec soi de nombreuses questions, et c'est peut-être là son plus grand mérite. Que faut-il pour travailler ensemble ? Peut-être ce que les quatre artistes ont glissé dans leur coffre : de l'écoute, un peu de pluie, beaucoup d’empathie et une urgence d’agir. Le consumérisme et la surexploitation de la nature sont des enjeux que même les milieux artistiques ne peuvent éviter. Sister Weather rappelle que la collaboration, comme le vide-grenier à l’irlandaise, reste un rassemblement : en constante négociation, parfois précaire, mais toujours possible et nécessaire. Sister Weather rejoint « The Glenkeen Variations : Aftergrowth », une série d’expositions et d’événements curatée par le commissaire Ben Livne Weitzman où les artistes présentent leur travail au grand public et poursuivent leur recherche. Elles plieront bagage pour continuer leur route à la Crespo Haus de Francfort le 16 octobre où elles resteront visibles jusqu’au 24 janvier 2027. Avec Susanne Bürner, Annette Kelm, Alexandra Leykauf et Ines Kaag, Sonya Schönberger, Mareike Dobewall & Anthea Bush, Elise Eeraerts & Roberto Aparicio Ronda, Hana Lee Erdman & Louise Dahl, Forerunner, Mbuchi - David Habets and Eva Posas, Marta Popivoda & Ana Vujanović, Eva Richardson McCrea et Matt Welch. Entrée gratuite. Plus d’informations sur Instagram via @crespofoundation.

Sister Weather

Avec Susanne Bürner, Ines Kaag, Annette Kelm, and Alexandra Leykauf 
Goethe-Institut de Dublin 
Curaté par Ben Livne Weitzman 

Du 19 septembre au 24 octobre 2026

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