La Nuit au cœur de Nathacha Appanah
Ce que l’obscurité révèle

Avec La Nuit au cœur, Nathacha Appanah signe un de ses textes les plus originaux et nécessaires : un regard intime, profondément respectueux et sans retenue sur les violences conjugales. À la frontière entre récit autobiographique, hommage et enquête intime, le livre décrit trois trajectoires de vies et comment la violence s’installe dans son processus lent, silencieux, parfois presque invisible.
Les premières pages de La Nuit au cœur sont saisissantes. Au creux des pensées fantasmées de l’autrice, nous sommes téléporté·es dans son univers. Nathacha Appanah imagine trois hommes dans une pièce sombre et transmet un morceau de leur histoire. Ce ne seront pas les protagonistes de ce récit.
« Ici, dans cet endroit qui ressemble à un envers où toutes les saletés sont à nu, ils seront, cet ouvrier, cet employé et ce poète, bouches fermées, à la merci de cette histoire. »
Le récit se déroule à travers une forme de sobriété stylistique. Les mots semblent inviter à ressentir plutôt qu’à comprendre. Ce n’est pas une question de simplicité mais de laisser la place à l’authenticité afin que chaque mot trouve son importance et atteigne le·a lecteur·ice.
« Je flotte mais je pèse des tonnes sur ce divan. J’écoute mais ce que je ressens n’a pas de sens. [...] Ce qui se passe n’a pas de début ni de fin. »
Les phrases sont courtes, l’histoire avance selon des rythmes différents parfois plus saccadés, parfois la pensée est fluide, parfois l’intensité est appuyée par des répétitions. Son écriture transmet la gravité du réel, sans chercher à produire de l’effet ou de l'indignation. Elle décrit les violences conjugales, les aspects visibles qui permettent de les identifier et ce qui est tapis dans l’intimité du couple, ce que les autres ne distinguent pas. Ces violences, perçues ou non, s’installent quotidiennement et font partie intégrante d’un processus qui phagocyte et détruit à petit feu. L’écrivaine renvoie à la banalité de certaines situations que traversent les personnes victimes de violences avec leur partenaire, une banalité minimisée par les victimes mais également par la société.
La particularité de ce texte réside dans la forme qu’il prend. On vit ici les trajectoires de vies de femmes victimes de violence, proches par leurs vécus, par ce qu’elles ont pu traverser. Nathacha Appanah développe ces récits sans linéarité. Les lecteur·ices doivent naviguer dans ce texte construit comme une sorte d’écho, avec des résonances, des ellipses et quelques retours où finalement les différentes voix portées se superposent presque, se reflètent les unes à l’intérieur des autres, comme pour dire que « ce qui est vécu individuellement relève d’un phénomène collectif ». Cette structure circulaire, en allers-retours constants jusqu’à la fin du récit, renforce et reflète ces notions d’enfermement, d’isolement puis de solitude dans lequel les personnes victimes de violences conjugales se retrouvent sans résolution nette.
Dans La Nuit au cœur, les relations humaines sont décrites comme des zones fragiles, traversées par la culpabilité, l’amour, le poids du passé. La complexité des ressentis y est omniprésente et rend cette écriture d’autant plus authentique et juste. On ressent une tension constante où chaque phrase est chargée d'une grande émotion.
« Souvent, j’ai attendu une question, une remarque, un reproche sur ces années de chagrin mais ils n’ont jamais évoqué ces années-là. »
Ces liens rappellent le travail de l’autrice dans son précédent roman La Mémoire délavée. La question des relations entre chaque personnage du récit y était aussi très présente. Si les relations étaient plus distantes, scellées autour de non-dits qui perduraient au travers des générations, ici ce qui est tu enferme les protagonistes dans leurs silences respectifs, et presque rien n’est transmis. Malgré tout, La Mémoire délavée laissait entrevoir une place pour la parole, là où La Nuit au cœur renvoie à des liens parfois figés, menant à une impossibilité de dire et d’être entendu·e.
« Quand je décroche, je n’entends rien au début. Je répète « allô» et c’est à ce moment que j’entends ma mère, elle dit « c’est moi ». [...] La conversation ne dure pas, c’est difficile pour elle et pour moi. »
La Nuit au cœur est un texte profondément engagé. La thématique est abordée sans chercher à simplifier, juger, créer le spectacle mais pour transmettre les histoires de ces femmes, les rendre visibles, par la langue, à défaut d’avoir été réduites au silence, parfois pour toujours. L’écrivaine aborde également la question des faits divers dans les médias, et comment ces événements d’une violence inouïe allant parfois jusqu’à la mort de ces femmes, sont abordés sans égards pour les victimes et leur famille. Cette indifférence l’amène à raconter la singularité, la beauté des femmes honorées dans cet ouvrage.
Nathacha Appanah affirme une écriture où chaque mot compte, où la littérature devient un espace de résistance face à l'irreprésentable. Elle y décrit la violence sans jamais la nommer frontalement.
« [...] j’ai choisi la literatir1 comme si c’était la seule issue, comme si c’était le seul chemin éclairé qui s’offrait à moi quand je suis sortie de ce trou dans lequel je suis tombée à dix-sept ans, et j’ai raconté toutes ces histoires avec tous ces mots jusqu’ici. Jusqu’à maintenant. »
Ce livre, je l’aurai lu une première fois d’une traite, comme absorbée par sa forme et cette écriture. J’avais aussi l’impression que si je le posais, je ne serais plus aux côtés de l’autrice, dans ce qu’elle raconte, avec ces voix qu’elle cherche à faire entendre. Et puis je l’ai relu. Plus lentement, plus attentivement.
Peu avant de commencer cette lecture je venais d’apprendre qu’une femme avait été retrouvée morte dans le sud-ouest de la France le 1er janvier 2026. Son ex-conjoint a avoué sa culpabilité selon les premiers retours de l’enquête. En Belgique, selon les chiffres de l’Institut pour l'Égalité des Femmes et des Hommes, une personne sur trois a déjà été victime de violences entre partenaires au moins une fois au cours de sa vie2. Les violences conjugales ne relèvent ni de l’accident ni de l’exception. Elles s'inscrivent dans le quotidien, dans l’ordinaire, dans ce qui n’est pas vu, ou ignoré. Les violences conjugales ne sont pas seulement une affaire privée : elles représentent le symptôme d’un ordre social patriarcal qui tolère l’emprise, minimise la peur et banalise la domination. En donnant forme à cette violence – aussi systémique – dans ses écrits, Nathacha Appanah rappelle que la littérature empêche de tomber dans l’oubli et que lire, devient à son tour, une manière de ne plus détourner le regard.