critique &
création culturelle

La petite annonce faite à Marie

La mémoire à l'épreuve de la scène

© Aude Vanlathem

Au Théâtre Royal du Parc, La petite annonce faite à Marie, création collective d’après un roman de Thierry Debroux, aborde avec sensibilité la perte de mémoire. Portée par des interprètes remarquables, cette création musicale séduit par ses voix, mais s’égare parfois et peine à émouvoir pleinement en raison d’une mise en scène trop chargée.

Du 7 mai au 6 juin 2026, le Théâtre Royal du Parc présente La petite annonce faite à Marie, une création collective inspirée du roman de Thierry Debroux, réunissant sur scène Michèle Anne De Mey, Julie Delbart, Logan Lopez Gonzalez et Fabian Finkels. Pendant 1h10, le spectacle donne vie à une histoire intime sur l’effacement progressif des souvenirs, explore la relation entre une mère et son fils, à travers le jeu, le chant, la musique et l’image.

La pièce s’ouvre sur l’arrivée de Marie, la mère en fauteuil roulant accompagnée d’un aide-soignant, depuis le fond du plateau. La pianiste est installée à l’avant-scène côté jardin, comme si elle appartenait à un orchestre plutôt qu’à l’action dramatique. Puis le fils arrive : il occupe une place centrale car il est à la fois personnage et narrateur omniprésent, il raconte l’histoire tout en dialoguant avec sa mère.

La musique occupe une place essentielle dans le spectacle. La pianiste accompagne les dialogues, les transitions, mais aussi les interprètes, qui chantent autant qu’ils jouent. En fond de scène, un grand écran diffuse des photos et des vidéos destinées à apporter un contexte supplémentaire. Outre cet écran, la scénographie repose sur quelques éléments qui entrent et sortent au fil de la représentation : une baignoire, un fauteuil, une vitre, une coiffeuse…

© Aude Vanlathem

Au-delà de sa forme hybride, La petite annonce faite à Marie raconte avant tout la relation entre une mère atteinte de troubles de la mémoire interprétée par Michèle Anne De Mey, et son fils, qui continue à lui rendre visite malgré l’effacement progressif de leurs souvenirs communs. Sur scène, les dialogues, la musique, les vidéos et les mouvements du corps cherchent à faire exister cette mémoire qui se fragmente peu à peu. Les souvenirs surgissent par morceaux, parfois de manière très concrète, parfois plus abstraite, comme si le spectacle tentait de reconstruire un passé devenu instable. La pièce interroge ainsi ce qu’il reste d’un lien lorsque les repères disparaissent, et comment continuer à raconter une histoire à quelqu’un qui ne s’en souvient plus.

Le personnage de la mère s’exprime aussi à travers le mouvement. Ses gestes, ses déplacements et certaines séquences plus physiques semblent traduire ce que les mots ne parviennent plus à dire, à mesure que la mémoire du personnage vacille. La présence de Michèle Anne De Mey, danseuse et chorégraphe reconnue, laissait entrevoir une expression corporelle plus développée. Son interprétation repose surtout sur des gestes et des mouvements simples que sur une véritable écriture chorégraphique, qui traduisent la fragilité du personnage. Ce choix se comprend au regard du personnage de Marie, une mère âgée et désorientée, mais m’a laissée sur ma faim. J’espérais que la danse occupe une place plus marquée dans la mise en scène au regard de la contribution d’une artiste issue du monde de la danse.

© Aude Vanlathem

Une partition musicale remarquable

Ce qui frappe d’emblée, c’est la qualité des interprètes. Les comédiens jouent avec justesse, et les chanteurs impressionnent par la richesse de leurs voix. Le spectacle mêle plusieurs registres musicaux : chants baroques et classiques interprétés par un contreténor, passages plus contemporains, accompagnement au piano d’une grande finesse.

Cette diversité musicale crée des atmosphères contrastées et apporte une dimension particulièrement touchante au spectacle. La rencontre entre opéra et musique contemporaine surprend agréablement et constitue, à mes yeux, l’une des plus grandes réussites de la pièce.

Quand la technologie brouille l’émotion

C’est pourtant la mise en scène qui m’a laissée plus réservée. À vouloir multiplier les effets visuels, le spectacle finit par perdre en lisibilité. Des projections lumineuses, rappelant parfois les anciens effets visuels de Windows Media Player, sont diffusées sur une sorte de filtre placé en bord plateau. Loin de sublimer la scène, elles masquent les artistes et détournent l’attention du spectateur. Leur présence prolongée crée de la confusion.

Le grand écran en fond de scène aurait pu appuyer le propos, mais son utilisation m’a semblé maladroite. Une enveloppe dont le timbre s’anime et parle grâce à l’intelligence artificielle, l’apparition récurrente d’un rouge-gorge dont on ne comprend la signification qu’à la fin, ou encore un hologramme d’une petite fille au début du spectacle : autant d’idées qui semblent davantage relever d’une volonté d’intégrer des technologies actuelles que d’une véritable nécessité dramaturgique.

L’effet produit est paradoxal. Au lieu de renforcer la nostalgie ou l’émotion, ces procédés m’ont tenue à distance du récit. Je me suis souvent sentie déconcentrée, empêchée de me connecter pleinement à ce que la pièce cherchait à transmettre.

© Aude Vanlathem

Avant même le lever de rideau, une personne de l’équipe nous invite à préparer nos mouchoirs. Cette introduction prépare le public à vivre une expérience émouvante, crée une attente émotionnelle et a sans doute influencé mon attente.

Le sujet, il est vrai, est bouleversant. La perte progressive de la mémoire, la disparition des repères, l’effacement des visages familiers : autant de réalités qui touchent à l’intime. Le public a ri à plusieurs reprises. Pour ma part, ces moments m’ont surtout inspiré de la tristesse. Pourtant, l’émotion que j’attendais n’est apparue qu’à de rares instants. La surcharge des effets visuels a souvent fait écran entre le spectacle et ce qu’il cherchait à exprimer, m’empêchant de ressentir pleinement toute l’émotion que j’attendais. Ces artifices m’ont souvent tenue à distance, comme si la forme s’interposait entre le spectacle et ce qu’il cherchait à transmettre. C’est dommage, au regard de la force intrinsèque du thème.

Une œuvre sensible desservie par ses artifices

La petite annonce faite à Marie aborde un sujet profondément humain : que reste-t-il de nous lorsque nos souvenirs disparaissent ? Grâce à des interprètes talentueux et à une composition musicale remarquable, la pièce possède de réelles qualités.

Mais en cherchant à moderniser son propos à coups de dispositifs technologiques parfois mal maîtrisés, la mise en scène s’éloigne de l’essentiel. Ici, le mieux devient l’ennemi du bien. C’est d’autant plus regrettable que, derrière ces artifices se dessine un spectacle sincère, humain et potentiellement très émouvant.

La petite annonce faite à Marie

Écriture et mise en scène par d’après le roman de Thierry Debroux, Création collective
Avec Michèle Anne De Mey, Julie Delbart, Logan Lopez Gonzalez, Fabian Finkels
Direction musicale : Julie Delbart
Chorégraphe : Michel Anne De Mey
Assistant artistique et coach danse : Denis Robert
Création vidéos et Images : Patrice Michaux, Allan Beurms
Son : Olivier Ronval
Lumières : Victor Budo
Comédiennes vidéo : Théa De Boeck et Pénélope Guimas
Voix du commentateur : Eric De Staercke
Voix du timbre-poste : Anna Romano

Une production de Théâtre Royal du Parc. En coproduction avec Coop asbl et Shelter Prod

 

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