critique &
création culturelle

L’enfant des forêts de Michel Hauteville

Comment échapper à un ogre

Michel Hauteville, 20 ans après son premier roman, publie en 2023 aux éditions Le Tripode L’enfant des forêts, 329 pages d’horreur et de fascination. Telle une partie d’échec, l’intrigue s’installe et on ne peut que regarder les coups s'enchaîner. Chaque pion avancé de manière calculée et préparée rendant la partie surprenante et parfois dérangeante.

L’enfant des forêts de Michel Hauteville nous conte la capture d’un enfant par un ogre du nom de Gundir. Il souhaite le dresser à l’art de la cynégétique et à d’autres domaines afin d’en faire le disciple parfait et l’amour de sa vie. L’enfant, face à sa nouvelle réalité de prisonnier, doit s’endurcir et perdre son innocence au profit de sa survie.

Ce conte sombre n’a rien à envier à la Zezolla de Basile Giambattista, la cendrillon que nous connaissons n’hésitant pas à briser le cou de sa belle-mère sur les conseils de sa nourrice qu’elle voudrait voire marier à son père. De la même façon coup bas et machinations sont de mises ici. Michel Hauteville ne tente pas de nous émerveiller : ce n’est pas le genre d’histoire qu’on raconte à ses petits-enfants au coin du feu. Michel Hauteville redéfinit ces contes qui ont bercé notre enfance et qui sont, comme nous l’avons appris en grandissant, truffés de références et de mises en garde. L’enfant des forêts devient un conte très explicite qui ne cache rien de la perversité et de la malhonnêteté de la nature humaine. Viol, trafic d’enfants, immigration clandestine et chasse au migrants : rien ne nous est épargné. Cela nous conduit à remettre en question de façon presque intrinsèque nombreux de nos principes. L’ogre, bien que presque humain par ses machinations et sa manière peu conventionnelle de vivre, n’attire aucune compassion.

L’écriture enchanteresse et lyrique de l’auteur forme un contraste saisissant avec la gravité des sujets abordés. Ce conte puise son inspiration parmi les nombreux sujets d’actualités. L’auteur réussit avec brio à aborder des sujets lourds et douloureux, tout en nous replongeant dans nos souvenirs d’enfance, peuplés de figures fantaisistes. Ce contraste savamment exploité nous met dans une situation d’entre deux où réalité et mythe se mêlent. Jusqu’à la fin de notre lecture, l’incertitude est là : Gundir est-il réellement un ogre ou juste un homme particulièrement monstrueux ? La capacité de l’auteur à mélanger deux mondes diamétralement opposés se traduit par un conte magnifique.

« Ô DOULEUR ! Douleur que peuvent vous causer ceux que vous aimez le plus ! Douleur et coup de poignard dans le cœur.

Incertitude.

Déception.

Grand cantique de la trahison.

Meurtre de vos illusions les plus chères.... »

La typographie telle que nous la connaissons se mêle à celle peu conventionnelle de l’auteur qui nous fait expérimenter une dynamique textuelle inédite. C’est comme si nous étions dans la tête des personnages et que leurs pensées étaient retranscrites telles quelles à l’écrit. Cette fantaisie linguistique est une manière novatrice de faire voyager le lecteur en dehors des sentiers battus. Cet ajout délibéré remet en question de façon fondamentale la fonction et l’utilité de la ponctuation telle que nous la connaissons. Ce n’est pas le seul changement typographique auquel nous sommes confrontés dans ce livre : les numéros de page eux aussi sont placés de manière peu conforme, à la jonction des deux pages, les numéros se confrontant de manière surprenante.

« soit¡ qu'il a dit¿ soit¡ soit¿

je n'en revenais pas / d'un coup si estomaqué qu'il m'a bien fallu dix bonnes secondes avant de comprendre pleinement ce que cela signifiait / soit¡  *messire a dit «soit » / …… »

L’auteur réussit habilement à mettre en lumière les nuances morales et émotionnelles de cette relation inhabituelle. Formant un contraste saisissant entre la volonté de l’enfant à être de taille, à se différencier de ses prédécesseurs qui n’ont pas été à la hauteur et son besoin de fuir celui même qu'il aimerait impressionner. L’évolution des personnages est brillamment menée : on voit l’enfant s’adapter et évoluer pour survivre et rester dans les grâces de son maître. Et, à l’inverse, on voit l’ogre développer de réels sentiments pour l’enfant, le rendant moins prudent.

Cependant, si le début de l’histoire nous fait espérer une fin digne de l’intelligence et de l’ingéniosité de nos protagonistes, la fin prend un chemin familier aux contes. Il serait difficile de ne pas y voir un dénouement prévisible…

Si L’enfant des forêts de Michel Hauteville semble n’être qu’une revisite de conte un peu sombre, cette lecture nous laisse profondément perplexe et va remettre en cause nombre de nos valeurs et de nos principes. Ce conte réussit avec brio à mélanger littérature française, conte de notre enfance et poésie. Mélangeant deux mondes que nous n’aurions jamais pensé voir se confronter et plonger dans la psychologie d’un ogre et d’un enfant n’est pas un voyage que beaucoup d’auteurs nous offrent. Les thèmes abordés avec délicatesse et finesse semblent très actuels et nous ouvrent une voie vers une réflexion nouvelle. On retiendra par exemple la psychologie enfantine et la façon spectaculaire avec laquelle un enfant s’adapte et évolue pour survivre. Ce conte me laissera un goût de cendres dans la bouche. Douloureusement bien écrit, le livre fini, j'ai eu besoin de quelques minutes pour ne plus avoir l’odeur de choux et de la forêt dans le nez. En plus de m’avoir émue et remuée, cette histoire m’aura marquée par ses manières peu conventionnelles.

L’enfant des forêts

Michel Hauteville
Le Tripode, 2023
329 pages

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