critique &
création culturelle

Machine qui rêve

Bitume & biscotos, ou la revanche des outlaws au cœur fragile

Qu’on la connaisse bien ou mal, la saga Fast & Furious ne laisse personne indifférent : tout le monde se fait une idée bien précise de ce qu’elle représente. Dans Machine qui rêve, son essai personnel et très documenté, Arthur Bouet se lance à l’assaut des préjugés et développe une analyse critique généreuse, à même de démontrer toute la richesse cachée sous les couches de vernis viriliste.

C’est un livre sur les grosses voitures et les écrans, le premier essai d’Arthur Bouet. Arthur est critique de cinéma et rédacteur en chef de la revue Amateur·e – qui est aussi le nom de la nouvelle collection des éditions du Gospel qu’inaugure Machine qui rêve.

Amateur·e la revue comme Amateur·e la collection transforment la critique cinématographique en la replaçant dans un contexte d’énonciation très situé : il ne s’agit pas de jargonner ou de théoriser pour la joie du vocabulaire bien envoyé, mais de parler de cinéma pour dire ce qu’il y a de plus grand que lui, ce dans quoi il s’inscrit et ce qu’il révèle des personnes qui participent à son succès – que ces personnes soient spectatrices, actrices ou réalisatrices. Alors oui, Machine qui rêve est un livre sur la saga Fast & Furious, mais c’est surtout le livre d’une personne qui aime profondément le cinéma, un livre à lire comme une expérience, un visionnage vécu à travers les yeux d’un autre.

Le parti-pris est celui-ci : l’auteur décide de se confronter au mépris initial que lui inspire la saga et se plonge tout entier dans les onze longs-métrages produits par la franchise entre 2001 et 2023. Il revisite au passage l’histoire des grosses productions d’action Hollywoodiennes et la manière dont elles ont modelé le paysage cinématographique actuel – pour le meilleur et pour le pire.

« Sous ses airs de soap écrit à gros traits, Fast & Furious adopte une attitude assez transgressive et expérimentale dans son approche de la narration et de la chronologie. À l’heure où les forums et subreddits débordent d’analyses traquant la moindre incohérence scénaristique, le récit de la saga qui se rit de la mort procède pratiquement d’un geste punk. »

Il faut beaucoup d’abnégation pour passer tant d’heures à détricoter ce qui semblait a priori plutôt pauvre, en termes scénaristiques autant qu’esthétiques. Arthur Bouet parvient toutefois à saisir l’essence de la franchise tout en détachant sa silhouette sur un horizon bien plus vaste, qui touche à des considérations sociologiques, historiques et purement sentimentales (des effets directs produits par les films sur la psyché du spectateur). Et si je ne suis pas l’auteur dans la totalité de ses développements, sa démarche m’apparaît sincèrement généreuse et intelligente. C’est là aussi tout l’intérêt d’essais tels que celui-ci : actionner la pensée de leurs lecteurices dans des directions qu’elles et ils n’auraient pas pris spontanément, sans pour autant forcément susciter un consensus. Écrire à partir d’objets très éloignés de nous peut sembler contre-intuitif, c’est pourquoi le livre d’Arthur est important : il montre que la curiosité est bien loin d’être un défaut, et que toute œuvre révèle différentes facettes si l’on prend la peine de s’y intéresser franchement.

« Avec ses personnages trop humains, simples travailleur·ses ne se distinguant que par leur courage et leurs aptitudes exceptionnelles de pilotage, Fast & Furious se pose en porte-à-faux vis-à-vis de cette tendance à quitter le réel, tant dans les récits mis en scène que dans leur facture visuelle. C’est l’une des plus grandes forces de cette franchise quasiment anachronique : avoir su prendre le train de la modernité sans pour autant renoncer à un goût prononcé pour l’organique intemporel. »

Si les réalisateurs de la saga se montrent capables d’utiliser la vitesse comme « un outil de reconfiguration de la texture même du réel », Arthur Bouet lui aussi effectue un drift sensationnel en utilisant la critique rigoureuse (mais pas chiante) pour reconfigurer le regard qu’on peut porter sur une œuvre précédée par sa réputation. Qu’on connaisse par cœur tous les bourdonnements des moteurs de la franchise ou, au contraire, qu’on ait plutôt tendance à se tenir loin des échos bruyants de ses pots d’échappement éclatés, Machine qui rêve fait briller les pare-chocs et rayonner les grands sentiments en abordant à partir d’un seul objet quantité de sujets et d’autres œuvres, dans lesquels toustes peuvent trouver matière à moudre.

Même rédacteur·ice :

Machine qui rêve – Fast & Furious, utopie américaine

de Arthur Bouet
Éditions du Gospel, coll. Amateur·e, 2025
164 pages

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