Auto-produit dans son intégralité par Tracy Genevieve Amare, ce projet au titre à rallonge, référence à l’album Q: Are We Not Men? A: We Are Devo! de Devo (1978), est son quatrième projet. Mais après deux albums et une mixtape, la chanteuse et productrice basée à Los Angeles affiche désormais une toute nouvelle direction artistique. Finies les structures narratives de The Misadvice of Junie ou Drive Home, cet EP est un véritable fourre-tout de références en tout genre, dans ce que Tracy qualifie d’un projet à la fois absurde et fondamentalement nostalgique. Mais ce n’est pas seulement dans les références que ce projet se permet de toucher à tout.

En effet, si la jeune native de la Louisiane a choisi de mettre le célèbre morceau « Portrait of Tracy » de Jaco Pastorius au pluriel en guise de nom de scène, les similarités avec la légende déchue de la jazz fusion ne dépassent pas cette homonymie. Davantage influencée par des artistes hip-hop contemporains comme Kanye West et Tyler, The Creator pour ses premiers projets, Tracy puise pour cet EP dans une telle variété d’inspirations qu’il serait inconcevable de les lister. Du garage punk (« This Song May or May Not Be About an Alt-Right Influencer ») à la new rave (« Caught in a Jam ») en passant par la soul (« My Life Is Loving You »), Tracy expérimente au-delà des étiquettes et affiche une versatilité rare condensée en vingt (trop) courtes minutes.

Une ouverture tonitruante

Le ton est donné dès le deuxième titre, « This Song May or May Not Be About an Alt-Right Influencer ». Dans cet agressif contrepied à la douce et courte intro de l’EP, la voix de Tracy, fluette et planante, devient cassante et distordue à l’instar des riffs de guitare qui l'accompagnent. Fidèle aux Dead Kennedys et à ses autres ascendants punk, l’artiste de 22 ans passe aussi là un message politique fort, en s’attaquant ouvertement à Charlie Kirk, influenceur politique américain d’extrême droite assassiné en 2025, « et ses autres copycats ». Directement concernée par les politiques conservatrices répressives poussées entre autres par l’administration Trump en tant que femme noire transgenre, Tracy s’exprime sans détour : « A bullet in the **** is just right for what you’ve sown » (Une balle dans le [cou] est tout ce que tu mérites pour ce que tu as semé).

Dans une interview accordée à The Fader, elle explique l’origine de ce titre, né après qu’un influenceur néonazi s’est approprié sa musique en la partageant au sein de groupuscules extrémistes, une utilisation qui a profondément révolté la jeune chanteuse. À l’image du « Die! » guttural crié à la fin du morceau, l’énergie de Portraits Of Tracy est ici payante, et « This Song May or May Not Be About an Alt-Right Influencer » est un des moments les plus extravagants et mémorables du projet.

La suite de l’EP laisse davantage de répit aux tympans, mais la qualité, elle, ne fléchit jamais. L’excellent « Royal Courts (Great Misfortune) » laisse place aux références bibliques sur fond d’indie rock presque baroque, tandis que « Halli Step / Raider Klan Shit » fait ressortir le versant électro de Tracy, au moyen d’une répétition de multiples « One, Two, Three » harmonisés. C’est enfin avec l’outro de l’EP, « My Life Is Loving You », que les similarités entre Portrait Of Tracy et Magdalena Bay sont les plus évidentes. En effet, sa production théâtrale et grandiose n’aurait certainement pas fait tache sur Imaginal Disk, dernier album hautement encensé du duo de synthpop américain.

Un nom à retenir

Le seul titre qui n’a pas été mentionné jusque là est « Caught in a Jam », premier single et troisième piste de l’EP. Pas à la hauteur des autres morceaux ? Plutôt l’inverse à vrai dire. Tracy raconte ici son rêve mouvementé avec un phrasé qui rappelle les plus belles heures de Gwen Stefani, des synthétiseurs en pagaille, un interlude piano inattendu et un solo de keytar en conclusion, le tout sans perdre son côté lo-fi et noisy caractéristique. Elle tire ici le meilleur de ses influences pour livrer un morceau de new rave à la fois rétro-futuriste et intemporel qui fait déjà figure de candidat sérieux au titre de chanson de l’année.

Q: From Where Do Our Primal Instincts Originate? A: MTV! n’est qu’un EP de six morceaux. Pourtant, Portraits of Tracy arrive à tirer profit de ces vingt minutes pour déployer une maturité et une versatilité rares, qui laissent entrevoir une suite très prometteuse. Et tandis que le renouveau de la pop alternative des années 2020 est, pour le moment, surtout marqué par le succès des influences club et électro de Charli XCX ou Slayyyter, Portraits of Tracy s’affirme ici comme une potentielle future figure de proue du penchant synthpop psychédélique et indie rock de la pop aux côtés de Magdalena Bay. Avec notamment un featuring sur le nouvel album attendu des rois du sample The Avalanches, il faudra très vite s’attendre à voir partout le nom de Portraits Of Tracy.