Teenage Sex and Death at Camp Miasma
Un regard, du sang et beaucoup de désir

Vous aimez les slashers, les gerbes d’hémoglobine et les tropes du cinéma de genre ? Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun devrait vous parler. Mais pas tout à fait comme vous l’imaginez. Car à travers ses protagonistes et sa mise en scène, le film détourne les codes du genre pour parler de désir, de regard et de ce que signifie se perdre dans une œuvre.
Il est un peu déroutant de prime abord, ce Teenage Sex and Death at Camp Miasma. À la fois hommage aux slasher des années 80, réflexion sur le genre et la représentation, histoire d’amour et plongée dans les méandres du désir, le nouveau long métrage de Jane Schoenbrun s’avère aussi bien référencé que drôle, inquiétant, tendre et troublant. Mais derrière tous ces qualificatifs, ce film est surtout une invitation à se laisser emporter.
Nous y suivons Kris (Hannah Einbinder), un·e réalisateur·ice queer qui s’apprête à mettre en scène un nouvel opus de la franchise d’horreur culte fictive mais désormais bien ringarde, Camp Miasma. Grand·e fan de la saga depuis sa tendre enfance, Kris entretient avec cette série de films un rapport qui dépasse largement celui de simple spectateur·ice. Miasma fait partie de sa construction personnelle, de son identité, de son imaginaire.
Pour son nouveau film, iel espère convaincre Billy Preston (Gillian Anderson), l’actrice qui incarnait la « final girl » du premier opus, de rejoindre le casting. Cette dernière vit désormais recluse sur les lieux du tournage original, un camp de vacances abandonné au milieu des montagnes enneigées, au bord d’un lac. Sur place, les frontières commencent rapidement à se brouiller : Billy acceptera-t-elle de rejoindre la production ; quel sera réellement le scénario de ce nouveau Miasma ; Little Death, le meurtrier emblématique de la franchise, existe-t-il vraiment ; et surtout, qu’est-ce qui est réel.

Cette dernière question n’est finalement pas si étrangère au cinéma de Jane Schoenbrun. Né·e en 1987 dans le Queens et élevé·e dans la banlieue new-yorkaise, Schoenbrun a grandi avec le cinéma d’horreur, la télévision, Internet et la culture punk comme autant d’espaces d’évasion et de construction de soi. Après plusieurs années dans le cinéma indépendant, iel passe à la réalisation avec A Self-Induced Hallucination en 2018, avant de signer We’re All Going to the World’s Fair (2021) puis I Saw the TV Glow (2024). Avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma, Schoenbrun poursuit son exploration déjà bien installée de l’identité, du genre et de la construction de soi. Mais là où ses précédents films pouvaient sembler plus angoissés, cérébraux et allégoriques, celui-ci se révèle étonnamment accessible et lumineux.
Jane Schoenbrun maîtrise parfaitement les codes du slasher et puise dans les références qui l’ont nourri·e, de Vendredi 13 à Halloween, en passant par Psychose, Carrie et Massacre à la tronçonneuse, mais sans jamais les convoquer avec condescendance. Au contraire, iel les regarde avec l’amour d’un·e cinéphile qui connaît intimement son terrain de jeu et qui cherche à l’emmener ailleurs, si ce n’est plus loin.
Le cinéma d’horreur a pourtant déjà exploré cette piste. Avec Scream, dès 1996, le réalisateur Wes Craven et son scénariste Kevin Williamson faisaient du slasher un genre capable de se regarder lui-même : les personnages connaissaient ses règles, les commentaient et savaient même qu’ils étaient en train de jouer avec des codes que le spectateur connaissait lui aussi. Teenage Sex and Death at Camp Miasma pousse le jeu un cran plus loin. Ici, ce ne sont plus seulement les personnages qui connaissent les films : ceux-ci existent à l’intérieur du film, influencent ceux qui les regardent et participent à la construction de ceux qui les créent.

Car derrière les hommages, les citations et les clichés du genre se cache une réflexion sur la manière dont nous regardons les images. Le regard du spectateur, d’abord, mais aussi celui des personnages que nous regardons, et enfin ceux des personnages qu’ils interprètent au sein de la franchise imaginaire Miasma : un regard dans le film du film. Vous me suivez ?
Toujours est-il que pour notre réalisateur·ice fictif·ve, Kris (dont les intentions et l’apparence se confondent avec celles de Jane Schoenbrun), c’est peut-être précisément là que se trouve la clé de ce que doit devenir son film. Dans le regard que nous portons sur une situation, fût-elle violente, sur notre propre sexualité, sur le plaisir, sur l’acte sexuel lui-même et, plus largement, sur les représentations que le cinéma nous donne à voir. Le film joue constamment avec cette mise en abîme. Nous regardons Kris réfléchir à un film qu’iel est iel-même en train d’écrire, tandis que ce film réfléchit à une franchise fictive qui semble avoir contribué à construire son identité. Alors forcément, une question finit par surgir : les personnages savent-ils qu’ils sont des personnages ? Et ce que nous regardons n’est-il pas justement le film que Kris est en train de pitcher à ses producteurs ? Voire carrément son film abouti ?
On pourrait chercher à résoudre toutes ces énigmes. On pourrait essayer de tout interpréter, de tout rationaliser. Mais ce serait peut-être passer à côté de l’essentiel. Car Teenage Sex and Death at Camp Miasma parle avant tout de désir.
Du désir d’un·e artiste queer, bisexuel·le, polyamoureux·se, qui théorise énormément son rapport au monde, au cinéma et à son propre travail. D’un·e artiste incapable de prendre véritablement du plaisir. Sexuel pour sûr, et peut être même dans sa carrière voire dans tous les pans de sa vie. Paumé·e dans ses envies de réalisation, ses considérations théoriques et militantes, son obsession pour la saga Miasma et les difficultés qu’iel rencontre à créer, Kris ne semble pas si épanoui·e qu’iel le prétend. Si ce n’est lorsqu’iel loue un DVD de sa franchise favorite tout en s’enfilant les confiseries les plus variées pour un tel visionnage. Comme si, pour un instant, Kris trouvait son bonheur dans le fait de se laisser aller : être spectateur·ice, simplement. Manger des crasses en regardant un film. Être passif·ve et prendre du plaisir à l’être.

Et si, pour écrire le film dont iel rêve, pour accomplir pleinement son geste artistique, iel devait simplement accepter son désir ? Accepter de s’abandonner, sans jugement, sans chercher immédiatement à comprendre, sans intellectualiser ? Accepter de se regarder à travers les yeux de l’autre ?
C’est là que Little Death, l’antagoniste presque parodique de Camp Miasma, devient particulièrement intéressant. On passera sur la traduction de son nom et ce à quoi l’expression renvoie traditionnellement dans ce contexte, mais son apparence, son origin story et son environnement sont tout aussi révélateurs. Car à travers sa vision que le spectateur épousera plusieurs fois, il sera une nouvelle fois question du regard, de limite, de cadre. Little Death, tué lorsqu’il était enfant par ses camarades de colo parce que différent à leurs yeux, surgit désormais chaque été du centre du lac, tel un objet étrange émergeant d’un œil, qui n’est autre que le lac autour duquel semble s’être construite toute la mythologie de Camp Miasma. L’œil, le regard, le lac : beaucoup de symboles, beaucoup d’images, et une invitation permanente à perdre pied. On s’abandonne alors à cette « petite mort » dans notre course à la compréhension cartésienne.
Et cela fonctionne d’autant mieux que le film est magnifique. Schoenbrun ne cherche jamais à dissimuler les ficelles de son dispositif mais au contraire, les exhibe avec un plaisir presque enfantin. Les décors de Camp Miasma semblent parfois sortis d’un vieux film de studio : les montagnes enneigées, les forêts et les ciels ont quelque chose de trop beau, de trop peint pour être tout à fait réels. Les matte paintings1 sont volontairement visibles, comme si le film nous rappelait constamment que ce que nous regardons est fabriqué. Comme dans un décor de théâtre, il suffit parfois de changer de distance ou de cadre pour que l’illusion se fissure et que l’on aperçoive la peinture derrière le paysage.

Ce choix donne au film une texture de rêve éveillé. La photographie d’Eric Yue joue avec une palette de couleurs particulièrement vive, les rouges épais du sang venant côtoyer les blancs éclatants de la neige, les tons pastel et les lumières presque irréelles du camp. Tout paraît légèrement trop coloré, trop propre, trop beau pour appartenir au monde quotidien. Même les éléments les plus horrifiques deviennent alors presque séduisants. Le sang gicle avec une générosité de cartoon, les meurtres tiennent parfois autant du spectacle que de l’effroi, et l’artificialité assumée des effets rapproche le film de l’imagerie des vieux slashers tout en lui donnant quelque chose de profondément onirique.
Cette sensation est encore renforcée par la manière dont Schoenbrun filme Little Death. Lorsque nous adoptons son point de vue, la caméra ne se contente pas de reproduire une vision subjective classique : elle semble hésiter, flotter, avancer avec quelque chose d’à la fois fluide et instable. Le mouvement lui-même devient étrange, presque organique. Nous ne regardons plus simplement le tueur regarder ses victimes : nous sommes invités à habiter son regard. La caméra nous place ainsi dans une position inconfortable, quelque part entre fascination, désir et menace. Le procédé prolonge directement ce que le film raconte sur le regard : qui regarde qui, depuis quelle position, et qu’est-ce que cela change lorsque nous cessons d’être simplement spectateurs pour adopter le regard d’un personnage ?
Et c’est peut-être là que la mise en scène de Teenage Sex and Death at Camp Miasma trouve sa plus grande force. Plutôt que de nous demander constamment de comprendre ce que nous voyons, elle nous pousse à accepter de ne plus savoir très exactement où nous sommes. Dans un film où les personnages regardent des films, où les films semblent façonner les personnages et où les fantasmes finissent par contaminer le réel, il fallait bien que l’image elle-même devienne instable. Schoenbrun y parvient en mélangeant les textures du vieux slasher, les décors peints, les images vidéo, les visions cauchemardesques et des plans beaucoup plus contemplatifs. Le résultat évoque parfois le cinéma de David Lynch, mais sans chercher à reproduire son étrangeté : plutôt cette manière de rendre un lieu familier progressivement inquiétant, comme si quelque chose d’invisible pouvait à tout moment faire basculer l’image.

Le montage participe lui aussi à cette sensation. Le film peut passer d’une scène très bavarde à une vision presque abstraite, d’un échange intime à une séquence de violence graphique, sans jamais donner l’impression que ces registres appartiennent à des films différents. Les scènes prennent le temps de respirer, mais le récit reste constamment en mouvement. Cette souplesse permet notamment aux moments où Kris et Billy regardent Camp Miasma de devenir de véritables scènes à part entière : nous regardons deux personnages regarder un film, mais nous observons surtout ce que cette expérience produit sur elles. Le film dans le film devient alors moins une énigme à résoudre qu’un espace dans lequel les personnages peuvent projeter leurs propres désirs.
La bande originale signée Alex G prolonge parfaitement cette impression. Elle alterne nappes de synthé à la Carpenter, plages ambient, guitares acoustiques et indie feutrée, tout en côtoyant des morceaux pop des années 1990. Nostalgie, sensualité et douceur viennent ainsi se mêler aux bains de sang et aux questionnements existentiels. Schoenbrun refuse de choisir entre le film d’horreur, le récit d’apprentissage, le fantasme érotique et la rêverie cinéphile. Et cette coexistence vaut aussi pour la violence : dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma, le sang n’interrompt jamais la beauté du film. Il en fait partie.
Parce que oui : il y a du sang. Beaucoup de sang. Et les séquences de meurtres prennent parfois tout leur temps pour rassasier le petit monstre qui sommeille en nous : celui qui vient au cinéma précisément pour voir des corps se faire massacrer de manière inventive. Le film n’a heureusement pas oublié qu’un bon slasher doit aussi savoir être généreux avec son spectateur.
Mais ce qui touche le plus est peut-être ailleurs : dans la relation entre ses personnages, Kris et Billy. Deux générations de femmes se rencontrent. Deux artistes, deux rapports au cinéma, deux expériences du genre et de la représentation. Elles ne regardent pas le monde depuis le même endroit, mais leur relation se construit dans le respect, la curiosité et une grande tendresse. Une alchimie qui fait beaucoup de bien.

C’est aussi ce qui rend le film si attachant : loin de donner l’impression d’assister à l’ego-trip d’un·e réalisateur·ice qui se serait enfermé·e seul·e dans son œuvre, on a plutôt le sentiment d’être convié à son plaisir. Jane Schoenbrun semble nous tendre la main et nous proposer de le·a suivre dans cette folie psychosexuelle tendre et horrifique, jusqu’à ce que les différentes fictions finissent par se confondre.
Une œuvre aussi fluide que ses personnages qui semble chercher à transcender son propre genre pour permettre à sa protagoniste de se transcender elle-même. Et peut-être est-ce là que le film devient le plus beau : dans cette idée que créer, désirer, se connaître et s’accepter sont parfois les mêmes gestes.
On sort de Teenage Sex and Death at Camp Miasma avec une sensation douce et mélancolique. Celle d’une fin d’après-midi estivale de l’enfance : le ciel orange, l’odeur des grillades, la bouche pateuse et l’esprit embrumé après une sieste trop longue dans l’herbe, l’appel au loin pour le repas du soir et les derniers coups de pédale à vélo avant de rentrer chez soi. Enfin ça, c’est si vous êtes un enfant ayant grandi dans un film américain des années 1980. Mais vous voyez le tableau.
Un mood qui convient en tout cas parfaitement à la fin de l’été. Il faut alors se quitter, peut-être pour toujours. Mais certainement pas oublier cette plage, Teenage Sex and Death at Camp Miasma, ni ses baisers.