Une histoire qui finit mal d’Evelyn Clarke
Quand le polar se réécrit lui-même

Evelyn Clarke met en scène le monde de l’édition dans un décor écossais aux paysages tumultueux. Six auteurs sont en lice pour gagner un contrat d’édition et l’honneur de finir le dernier livre du célèbre romancier Arthur Fletch. À travers le prisme du récit mystérieux, Une histoire qui finit mal se joue des clichés de genres et multiplie les voix pour mieux questionner le monde de l’écriture.
Les deux autrices derrière le nom de plume Evelyn Clarke – V.E Schwab et Cat Clarke – dressent une critique humoristique du monde de l’édition à travers des personnages aussi imparfaits qu’intrigants. À chaque chapitre d’Une histoire qui finit mal, le point de vue change et, avec lui, la perspective de la réalité. Nous rencontrons ainsi six écrivains :
- Jaxon, un auteur de science-fiction égocentrique ;
- Millie, une autrice de Young Adult pétillante ;
- Priscillia, une autrice de romance magnétique et mystérieuse ;
- Kenzo, un auteur d’horreur rigoureux et cinglant ;
- Sienna et Malcolm, deux auteurs de polar qui n’ont plus en commun que leur nom de plume : Penn Stonely ;
- Cate, une novice naÏve qui n’a jamais été publiée.
Tous se retrouvent sur l’île écossaise privée du célèbre auteur de polar, Arthur Fletch. Réunis dans le manoir de ce dernier après avoir reçu une étrange invitation au salon littéraire privé le plus huppé au monde, ils apprennent la nouvelle : Arthur Fletch est mort, noyé lors d’une sortie en mer. Un coup de gong résonne comme le début d’une compétition dont le gagnant repartira avec non seulement un contrat d’édition, deux millions de dollars mais aussi l’honneur d’avoir secrètement écrit la fin du dernier tome de la célèbre saga de l’écrivain, Les secrets de Petrarch. Contrairement à ce que le titre anglophone laisse entendre, The ending writes itself, la fin ne s’écrira pas toute seule. Ils ont donc 72 heures pour concocter la meilleure fin et remporter le concours.
Dans une ambiance de pluie battante, de vagues déchainées et de suspense glaçant, ces écrivains, considérés comme bons mais pas assez que pour être réellement reconnus, se retrouvent face à une situation stressante qui les pousse dans leurs derniers retranchements. Tous leurs moyens de communication leur sont pris et mis sous clé, ne les laissant plus qu’à leur plume – ou plutôt leur machine à écrire. Entre blagues de mauvais goûts et crimes sanglants, ce séjour prend peu à peu une tournure horrifique.
« En moyenne, il ne faut pas plus de dix secondes pour se faire une opinion de quelqu’un, c’est pourquoi le moment de la rencontre est si important : deux regards qui se croisent, un sourire désarmant, une aura chaleureuse peuvent définir à eux seuls la suite d’une relation. »
La personnalité des concurrents se dévoile peu à peu. En premier lieu, ce sont les clichés qui ressortent et les aprioris qui s’installent. Un reflet de la réalité se glisse dans les pages de l’ouvrage avec les premières rencontres, souvent synonymes de préjugés. Au fur et à mesure du récit, cette première couche protectrice laisse place à plus de nuance. À l’aide des changements de perspectives, les personnages défient nos à prioris à coups de moments de vie touchants et de chemins de pensées complexes. Millie, autrice de Young Adult, n’est peut-être pas qu’une jeune fille pétillante sans grand esprit critique. Jaxon, aussi arrogant et sûr de lui parait-il, cache probablement un côté plus fébrile. Les deux écrivaines reprennent les clichés liés à chaque genre – ainsi que la dose de discrimination et de sexisme qui peuvent y être associé – et jouent avec eux.
Mais loin de rendre le récit prévisible, cette multitude de perspectives ajoute au suspense. Il est plus délicat d’anticiper la suite des évènements lorsque tous ont l’air de se poser la question : « Qui pourrait être à l’origine des actes malveillants qui secouent le manoir ? » Nous tournons les pages et nos doutes s’intensifient. Les mobiles se multiplient et les fausses pistes aussi. Le suspense qui nous tient en haleine nous rappelle que la ligne est fine entre écouter son intuition et laisser une première impression l’emporter sur l’acceptation de nos différences. Après tout, la nuance n’est-elle pas la base de toute pensée critique ? Ne représente-t-elle pas l’espoir de pouvoir vivre en harmonie les uns avec les autres ?
« Pour finir et surtout un grand merci au monde de l’édition dans son entièreté, pour nous avoir fourni la matière (et la motivation) nécessaires à l’écriture de ce roman. » – Evelyn Clarke
Assez générique, le titre de ce polar retentit comme un programme annoncé qui, à première vue, ne revendique pas une intrigue originale. Une histoire qui finit mal mêle indices cachés, suspense à huis clos, rebondissements, chute surprenante et compte à rebours. De ce fait, il reprend les codes du roman mystère par excellence mais y ajoute un twist avec des points de vue multiple, chacun la voix d’un genre littéraire spécifique. Sachant que ce livre a été écrit à quatre mains, une dimension méta se dessine. Deux autrices écrivent le roman et dans celui-ci plusieurs écrivains rédigent chacun un chapitre. Mais les deux plumes différentes ne cassent pas la lecture pour autant, cette collaboration entre Cat Clarke —scénariste pour Good Omens et autrice de fiction tels que Entangled et Girlhood — et Victoria E. Schwab – autrice de fantasy connue notamment pour la série Shades of Magic et La vie invisible d’Addie Larue – apparaît comme une osmose réussie. L’écriture de l’une se fond dans celle de l’autre sans distinction. Les voix narratives des personnages, quant à elles, se font ressentir. Les chapitres de Sienna sont assez précis avec des phrases courtes et sèches tandis que ceux de Millie transmettent un besoin de voir les choses positivement avec un ton enjoué, presque à outrance. Ceux de Priscilla témoignent d’une retenue si évidente qu’elle ne peut que cacher un secret. C’est donc un pari réussi pour Evelyn Clarke qui déclarait dans une interview que ce pseudonyme devait être une nouvelle voix, une fusion de leurs deux voix.
« Qui brandit la plume détient la vérité » est le dicton que l’on retrouve inscrit sur le porche du manoir. En refermant la dernière page d’Une histoire qui finit mal, cette phrase résonne tel un vieil écho, un présage des évènements glaçants qui allaient se produire. En dernier ressort, la fin s’est écrite toute seule. Kenzo écrit le manuscrit en puisant son inspiration dans la réalité mais non sans moduler la réalité de ce qu’il s’est réellement passé. Comme le livre demande souvent, cette plume est-elle détenue par l’écrivain ou celles et ceux dont le but est de vendre ?
Dans tous les cas, le duo Evelyn Clarke dresse une critique humoristique, qui résonne comme un appel honnête à changer des règles du jeu parfois trop dures. Ce succès qui peut être promis par les maisons d’édition, mais qui, en fin de compte, tarde à venir. L’espoir qui laisse place aux doutes et la confiance des débuts aux questionnements des refus. La dernière partie du roman raconte la douleur que ces désillusions engendrent. Un véritable signal d’alarme : lorsque le profit devient la priorité absolue, c’est souvent l’humain qui en paie le prix. Dans un univers aussi compétitif, les répercussions peuvent être pour le moins… sanglantes.
La vie invisible d’Addie Larue de V. E. Schwab aborde d’ailleurs, de façon sensible, cette question du succès. Il s’agit d’un arrêt dans le temps sur l’importance de laisser sa marque en ce monde et, surtout, ce que cela signifie – un bestseller à la plume poétique, qui a connu un franc succès à sa sortie en 2020. Addie, de son vrai nom Adeline Larue parcourt le monde entre Paris et New York à la recherche de connexions humaines qui lui sont impossibles. Pourquoi ? À cause d’un pacte avec le diable qui lui assure la vie éternelle mais qui, en échange, la rend victime d’une malédiction tragique : chaque personne qui la rencontre est vouée à l’oublier aussitôt son visage hors de vue. La protagoniste erre donc sur terre sans pouvoir écrire, dessiner, blesser, soigner, être reconnue, aimée ou détestée par quiconque. Elle ne peut toucher la vie des autres que par le biais des idées. Ces dernières traversant les époques et les continents, se logeant dans les recoins d’esprits en quête de sens.
Dans Une histoire qui finit mal, ce sont les livres qui sont le signe d’une empreinte laissée lors de leur passage sur terre. Ils sont la preuve que ces six auteurs ont vécu, ils offrent un aperçu de leurs pensées et de leurs perceptions du monde. Mais lorsque l’on se trouve dans la midlist, comme eux, que notre nom n’est pas synonyme de reconnaissance et que l’on ne touche pas la mémoire des gens (au contraire d’Arthur Fletch), pouvons-nous considérer que nous avons laissé notre trace ? Que notre vie valait le coup d’être vécue ? Personnellement, je pense que la façon de mesurer notre impact en ce monde ne se compte pas en nombre de personnes qui connaissent notre nom mais à l’intensité avec laquelle notre vie a touché celle des autres.
Une histoire qui finit mal offre donc une ode au métier d’écrivain ainsi qu’une critique humoristique et pinçante du monde de l’édition. Evelyn Clarke réussit son pari et nous tient en haleine notamment grâce à la multiplicité des points de vue, chacun la voix d’un des personnages. Elle donne à chaque protagoniste sa personnalité narrative identifiable tout en conservant une unité stylistique. Le véritable plaisir de cette œuvre ne repose pas tant dans la recherche d'un Whodunit? mais plutôt dans la manière dont le récit est construit. Une manière de rappeler que les récits ne se contentent pas de raconter le monde : ils participent aussi à le construire.