critique &
création culturelle

Voyage chromesthésique

Un kaléidoscope musical de correspondances

Une Playlist Karoo

Jaune-rouge-bleu par Vassily Kandinsky, 1925 | huile sur toile conservée au musée Pompidou

Le célèbre vers de Baudelaire « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » issu du poème « Correspondances » dans Les Fleurs du Mal n’est pas une simple fiction poétique : il renvoie au phénomène neurologique de la « synesthésie ». L’un de ses sous-types, la « chromesthésie » – ou faculté de voir des formes, couleurs et textures à partir de notes musicales – a inspiré la playlist arc-en-ciel que nous vous invitons à découvrir ici.

Bien des artistes se sont illustrés comme synesthètes, de Rimbaud à Billy Joel, en passant par Van Gogh, Franz Liszt, Duke Ellington, Nabokov et Kandinsky par exemple. Ce dernier, chef de file de la peinture abstraite, est allé jusqu’à dresser un inventaire précis de correspondances entre sons d’instruments et couleurs dans son traité Du spirituel dans l’art paru en 1. Au rouge et jaune, il associe la trompette ; au bleu et au vert, la famille des violons.

La synesthésie ne concerne pas seulement les artistes mais environ 4% de la population, selon une étude menée en 2006 par l’équipe de la chercheuse Julia Simner. 1 personne sur 23 environ serait donc synesthète. Rien ne condamne les autres à une écoute aveugle de la musique pour autant : notre analyse de la playlist concoctée dans cette optique tâchera de le démontrer.

Tout d’abord, deux morceaux se présentent comme un tourbillon multicolore. « She’s a rainbow » (1967) des Rolling Stones est un hommage rendu à une femme aimée à travers un patchwork psychédélique de sons pop, rock et classiques aux coutures visibles : des transitions instrumentales interrompent régulièrement les couplets pour les rediriger. Si le début du morceau s’en tient à une gamme épurée, en deux battements de paupière, le son électronique d’un mellotron2 se superpose au clavier classique et éveille rapidement à sa suite des maracas et coups de batterie. C’est sur ce feuilleté instrumental que commence à chanter Mick Jagger, avec son entrain communicatif :

« She comes in colours everywhere, / She combs her hair, / She's like a rainbow… ».

S’invitent aux côtés du chanteur les autres membres du groupe, en chœur, dans les temps forts du morceau, ainsi que des accords de violon. Au kaléidoscope musical qui en résulte répond la pochette pop art kitsch à souhait du single. Un univers surnaturel s’en dégage, de sorte à illustrer le côté merveilleux et décalé de « She’s a rainbow », avec ses « la la la la » / « ooh la la la » et ses envolées musicales fantaisistes culminant dans un méli-mélo expérimental (psychédélique) très dissonant vers la fin du morceau. Les Rolling Stones nous invitent en somme à une expérience hyperesthésique : des jets de couleurs badigeonnent sans cesse notre espace mental rempli de sons euphoriques.

Dans une veine psychédélique plus modérée, nous ne pouvons pas nous passer de « Colors » (2019) de Black Pumas, un duo américain spécialisé dans la soul. Les paroles de leur chanson célèbrent aussi bien la palette de la nature (le « bleu », le « vert », le « brun », le « gris », « le blanc » et les couleurs chaudes du « ciel matinal ») que les couleurs de peau, signe d’une diversité humaine louée dans le refrain :

« All my favorite colors, right on / My sisters and my brothers see ’em like no other / All my favorite colors »

Le désir d’une communauté humaine harmonieuse est renforcé entre les lignes par la doublure féminine du chanteur qui propage ponctuellement l’écho de ses paroles dans un style gospel, humaniste. Cette influence se mêle ici aux notes de groove, de funk et de jazz pour donner une chanson soul pétillante qui n’est pas sans rappeler la gaieté entraînante du morceau de jazz « Rainbow », signé Masayoshi Takanaka. Entre l’éloge des couleurs et le vibrato vocal auquel s’adonne à cœur joie Eric Burton, la texture émotionnelle de « Colors » se met bien au service d’un hymne à la nature et à la solidarité humaine parfait pour égayer nos routines matinales.

Après cette entrée en matière, place aux couleurs prises dans leur individualité signifiante. Le rouge, bien sûr, évoque la fougue émotionnelle et la vitalité dans l’imaginaire collectif. Kandinsky le rattachait dès lors dans Du spirituel dans l’art à la trompette ou, par extension, aux gros cuivres. Ces deux facteurs réunis tendent les bras au morceau « Rouge » (2024) de Clément Kasili, un artiste belge polyvalent qui mobilise ici une esthétique jazz fusion. Sa composition est un voyage émotionnel et chromatique : un phrasé très expressif et sinueux dans ses changements de lignes mélodiques met en récit la couleur rouge, jusque dans ses nuances. Les alternances rythmiques contrastées qui créent en quelque sorte un va-et-vient entre le rouge clair et foncé tiennent l’auditeur en haleine jusqu’au bout : le morceau ne cesse de nous surprendre par les revirements (oscillant entre respirations et accélérations) de son instrumentation regroupant piano, batterie, basse, saxophone, trompette et trombone. Les moments plus doux sont les faire-valoir de l’incandescence des passages plus dynamiques. Le rouge brille de mille feux.

Sur le spectre des couleurs, on glisse facilement du rouge au rose. Couleur dynamique elle aussi bien que plus douce, nous l’identifions à la dance-pop en raison de son côté sucré et vibrant, présent dans « Pink Pony Club » (2023) de Chappell Roan. Alors que l’imaginaire collectif associe le rose à la féminité, la chanteuse et icône LGBTQIA+ américaine étend la portée de cette couleur en célébrant la vie nocturne queer dans le sillage d’un trouble butlérien des normes de genre5 : « And I heard that there's a special place / Where boys and girls can all be queens every single day ». Parvenue, en déménageant à Los Angeles, à danser dans l’espace sécurisant qu’incarne ce « Pink Pony Club » inspiré par le bar gay The Abbey6, la chanteuse se sent fière d’appartenir à une communauté soudée. Pour autant, la chanson ne fait pas disparaître l’autorité de la norme socio-morale qui dicte, ici à travers une voix maternelle, des stéréotypes de genre sous couvert de bien-pensance :

« God, what have you done? / You're a pink pony girl, and you dance at the club »

Quoi qu’il en soit, la chanteuse refuse l’exclusivité de la féminité hétéronormative et orthodoxe au profit d’un rose dégenré, en tant que couleur douce et tendre associée, semble-t-il, à la beauté de l’amour célébré sous toutes ses formes. Sur le plan acoustique, le rose bonbon du titre fond lui aussi sirupeusement dans les harmonies entraînantes des synthétiseurs et de la batterie qui dynamisent les notes jouées au piano, de sorte à faire parvenir jusqu’à nous le rythme de la soirée dansante tenue au Pink Pony Club.

Pour nous reposer de la vibrance entêtante du rose, tournons-nous vers le violet, gage de calme selon la spiritualité occidentale et la psychologie des couleurs théorisée au XXe siècle7. Kandinsky justifie dans Du spirituel dans l’art l’équilibre incarné par cette couleur en rappelant la synthèse dont elle procède entre un rouge dynamique et un bleu contemplatif. En musique, c’est dès lors dans une ballade stable mélodiquement qu’on peut la retrouver. « In Violet » du chanteur et guitariste américain Searows est un titre indie-folk sorti en 2026 dans lequel le sujet lyrique regrette de ne pas avoir été une meilleure version de lui-même lorsqu’il était en couple. Il dit avoir exigé de son partenaire qu’il lui dédie sa vie alors qu’il ne pouvait lui rendre la pareille, étant lui-même aussi fragile qu’une fleur :

« In violet, bargain your life for a flower »

Ce langage poétique, en se mariant à la folk et à la dream pop, n’est pas sans évoquer les univers musicaux atmosphériques et intimes d’Ethel Cain et de Phoebe Bridgers. Dans « In Violet » néanmoins, le sujet lyrique résiste à la chute libre de la dépression en se plongeant dans une introspection qui rappelle l’association psychologique du mauve à la méditation et à la passion maîtrisée8. L’identification lucide des causes de l’échec amoureux, désigné à travers les métaphores du « bateau coulant » et du « soleil couchant », empêche le sujet lyrique de faire du surplace dans sa nostalgie. La mélopée qui accompagne les paroles est d’ailleurs dynamisée par l’usage de la batterie. « In Violet » sonne en définitive comme un moment introspectif à cheval entre le regret et la lucidité nécessaire pour aller de l’avant, mi-froid, mi-chaud à l’image du violet.

Hilma af Klint, “Adulthood”, The Ten Largest, n°8, 1907

Une même ambiance lyrique dominée par l’indie folk se retrouve dans « Indigo Night » (2018) de Tamino, un auteur-compositeur-interprète belge d’origine égyptienne. Sa chanson a en revanche l’intérêt d’être caractérisée par un tempo plus lent (downtempo) et une instrumentation plus minimaliste, à l’image de l’assombrissement et du refroidissement chromatique qu’implique le passage du violet à l’indigo. Lucide sur son incapacité à profiter des plaisirs de la vie, le sujet lyrique se décrit comme l’agent robotique, si ce n’est le spectateur léthargique, de son existence : « […] I have seen the world's most beautiful places / Still I feel, as If I'm a walking machine / Watching it all through a screen […] »

Bien que la stabilité mélancolique de la mélodie persiste jusqu’au bout, l’issue de l’histoire est positive : le jeune homme apathique finit par se sentir revivre lors d’une retraite spirituelle (peut-être onirique) passée dans la nature auprès de femmes-mentors qui l’entraînent dans une sorte de rite initiatique :

« Imagine, the girls take him up on a hill / It's an Indigo night, there's a chill / The boy is confused but he's still / As they gather around him, / So many of them, they all sing / About the pleasures of life […] »

La durabilité de la guérison miraculeuse qui survient au réveil (« there was no more despair ») reste un mystère enveloppé dans l’atmosphère spirituelle du violet et des vocalises aériennes qui se superposent au lyrisme poignant de Tamino.

Cette idée d’atmosphère éthérée nous conduit tout droit au bleu, dont Kandinsky disait qu’il était la couleur de la contemplation céleste. C’est bien une atmosphère aérienne que déploie la chanson « Carribean blue » (1991) d’Enya, inscrite dans le genre musical du new age, enclin à produire des harmonies atmosphériques douces et méditatives. La chanteuse irlandaise prouve son originalité en y greffant des notes de harpe empruntées à la musique celtique et une influence dream pop manifeste dans l’empilement de couches vocales qui, avec l’appui de la réverbération, semble faire s’étirer le bleu du ciel et de la mer à l’infini. À travers le feuilleté de violon, de piano et de synthétiseurs, Enya rivalise avec les vertus des plus douces symphonies classiques : harmonie, pureté et apaisement sont bien au rendez-vous. Un miroir musical réfléchit sublimement le bleu caribéen évoqué par le titre de la chanson.

Un pas en avant sur la ligne du dégradé de couleurs et nous arrivons au vert. « Il représente tout ce qui bouge, change, varie », « l’amour naissant mais aussi l’amour infidèle », écrit Michel Pastoureau13, grand historien du symbolisme des couleurs. Néanmoins, l’imaginaire collectif y associe aujourd’hui plutôt un symbole de bien que l’on retrouve dans les gommettes vertes, les trèfles porte-bonheur et les feux verts. Cette symbolique plurielle peut apparaître à notre esprit lors de l’écoute de « Green Light » (2017), la chanson de rupture pourtant upbeat de Lorde, chanteuse et compositrice pop néo-zélando-croate. Animée d’une volonté de se reconstruire après une trahison amoureuse14, Lorde choisit dans ce morceau de canaliser sa colère vers une sublimation musicale électro-pop et dance-pop. On visualise la chanteuse en train d’aspirer à rouler sans obstacle sur la route de l’espoir, bordée uniquement de feux verts menant vers un avenir meilleur :

« Oh, I wish I could get my things and just let go / I'm waiting for it, that green light, I want it »

Destination : la guérison, malgré la difficulté de la séparation. Nous ne pouvons que donner notre feu vert à cet optimisme thérapeutique en cas de déception amoureuse.

Quoi de mieux, pour arracher un sourire, qu’un jaune chaleureux comme celui qui se dégage du morceau « Girl With a Yellow Skirt » (2015) de Rune Dale ? Cette courte composition instrumentale hispanisante mettant à l’honneur une guitare gaie et douce a tout pour nous transporter dans des ruelles aux maisons couleur safran et citron, éclairées par un soleil méditerranéen mêlant sa caresse aux effluves des orangers. Les accents latino de ce morceau berçant comme une rumba flammenca condensent bien la chaleur et la luminosité du jaune radieux que nous apercevons sur la jupe d’une espagnole en pleine déambulation.

Dans un voisinage très proche de cette ambiance chaleureuse, la chanson « Orange Blossoms » de GoldFord (2024) qui mêle soul et pop résonne en nous comme un carpe diem estival. La fleur d’oranger évoquée dans le titre est une métaphore de la nécessité de profiter des plaisirs de la vie avant qu’ils ne fanent, comme le révèle le premier couplet :

« I got orange blossoms in the air right now / Smells so sweet 'til they hit the ground / I won't save my breath for another day / Cause the wind might come, blow them all away »

« Orange Blossoms » de Jeffrey GoldFord est une chanson chaleureuse et entraînante par son groove qui nous incite à savourer comme la chair tendre d’une orange les doux moments que la vie nous offre avant qu’il ne soit trop tard.

Cette idée de plaisir éphémère, lorsqu’elle est envisagée dans un registre plus scabreux, passant de l’orange au brun, donne la chanson « Golden Brown » (1981) du groupe de rock britannique The Stranglers. Le brun, dans les représentations collectives, est une couleur plutôt impopulaire en raison de son association à la saleté. On retrouve ce côté impur dans « Golden Brown ». Sur un plan sonore, le recours au clavecin, a priori tout à fait inattendu, fait signe vers la musique baroque, justement partisane de l’irrégularité et des imperfections. En même temps, le timbre métallique de cet instrument qui se mêle dans une marginalité post-punk à la guitare électrique et à la batterie peut évoquer l’or figurant dans le titre. Comment The Stranglers parviennent-ils à concilier la chaleur rayonnante du doré avec l’aspect vaseux du brun ? Sur un fond musical inquiétant qui dessine des boucles hypnotiques comme pour nous faire entrer en transe se déploie la dualité d’une « délicate tentatrice » ( « finer temptress »). Ce n’est pas d’une femme fatale mais de la consommation d’héroïne que parle Hugh Cornwell, le poète du groupe qui s’est confié à ce sujet15. Le réseau d’images émaillant le bercement mélodique aux accents psychotropes restitue donc le paradis artificiel de la drogue : « never a frown with golden brown ». D’un autre côté, le chanteur se montre conscient du danger de l’héroïne, puisqu’il présente le consommateur de drogue « sur le navire de celle-ci, attaché au mât » (« On her ship tied to the mast »). Surgit en filigrane la figure d’Ulysse qui, dans L’Odyssée d’Homère, avait demandé à ses compagnons de bord de le ligoter ainsi pour l’empêcher de succomber au chant des sirènes, redoutable arme de séduction pernicieuse. Or, dans la réécriture du mythe que propose Cornwell ici, le bateau devient lui-même l’acteur du danger puisqu’il est désigné par un pronom féminin qui renvoie implicitement à la drogue. Le stade de la prévention a été dépassé : le sujet lyrique est sous l’emprise de l’héroïne, ligoté au mât par elle plutôt que contre elle. Cette drogue a beau être séduisante avec sa « texture comme le soleil » (« texture like sun ») et ses effets euphorisants, elle est éphémère (« stays for a day ») et néfaste. Comme un brun qui veut se faire passer pour du doré en somme.

À propos de doré, on ne peut passer à côté de la couleur or, célébrée dans le morceau « Oro » qu’ont co-produit en 2025 les artistes français Trinix, groupe de musique électronique, et Sofiane Pamart, pianiste de renom. Leur association surprenante est une gageure réussie. À l’image de l’élégance précieuse de l’or, le morceau fusionne non sans originalité le chic de la musique néo-classique avec le côté atmosphérique de la house, pour un résultat aérien. Les rares paroles d’« Oro » sont en général moins des phrases que des sons vocaliques instrumentalisés à des fins purement sonores. Le tout nous emporte dans une montée dorée transcendante qui scintille dans ses moments les plus dansants de rayons irradiés par une source d’inspiration latino.

Quant à la couleur argentée, elle nous évoque des sons métalliques plus futuristes mais aussi une froide élégance à l’image de l’argent. Quoi de mieux, pour illustrer cette dualité, que « Silver Soul » (2010) de Beach House, groupe de rock et de dream pop ? Le morceau commence par un son brumeux qui semble sortir d’une radio puis se propager par réverbération et accumulation de couches vocales. À ce côté futuriste s’ajoute la dualité du métal noble : puisque la personne célébrée a métaphoriquement une « âme argentée », on devine qu’elle est dure et froide mais jugée précieuse et convoitée à ce titre. Or, le sujet lyrique n’en est pas à sa première obsession amoureuse pour une personne distante et inaccessible. Le refrain (« it is happening again »), renforcé par les boucles mélodiques qui jalonnent le morceau, traduit bien la répétitivité de ce schéma qui s’inscrit dans une durée indiquée par la métaphore du fil argenté des Parques16 :

« The needle on the spinning wheel / Collecting silver coil »

L’idéalisation de la femme aimée, froide mais fétichisée comme un bijou précieux en argent, prend alors la forme d’une obsession maladive (« sickness »), d’autant plus forte que son objet lui est refusé, résistant au passage du temps comme l’argent qui se corrode difficilement.

Puisque nous nous sommes écartés des couleurs de l’arc-en-ciel, passons au noir et au blanc. La première nuance, bien entendu, évoque tout ce qu’il y a de plus sombre. Dans « Black Friday » (2024), Tom Odell propose une ballade dépressive de genre indie-pop, avec une mélodie monotone jusqu’au déchaînement de rock qui survient vers la fin, suivi d’un brusque retour à la sobriété de la guitare. Le mal-être du sujet lyrique prend ainsi d’abord la forme d’un abattement puis d’un cri de désespoir qui se résorbe dans l’accablement initial. Les motifs de la tristesse exprimée par le chanteur sont pluriels : une incapacité à être heureux, un pessimisme intense, une tendance à la dévalorisation de soi et un manque d’amour. La chanson est d’autant plus placée sous le signe d’un échec accablant qu’à la question initiale (« I wanna be happy, could you show me how it's done? »), représentant le dernier espoir de bonheur du sujet lyrique, répond une question finale empreinte de déception: « I thought that you loved me, what is happening to us? » Le noir dépressif monopolise ainsi le récit chanté.

À l’inverse, dans la chanson « White Flag » (2003) de la chanteuse britannique Dido, rattachée aux genres pop et trip-hop, le sujet lyrique voit son échec amoureux en blanc plutôt qu’en noir, dans une veine plus pacifique dont témoigne l’usage du downtempo. L’importance de l’introspection dans cette chanson est telle que les arrangements musicaux ne sont qu’une toile de fond qui accompagne la mélodie infléchie par la voix de la chanteuse plus que par la guitare et les nappes de claviers. Sans avoir la prétention de chercher à regagner son ex-partenaire, la femme qui s’exprime considère que son amour pour lui est si intense qu’il se suffit à lui-même et qu’elle doit l’entretenir plutôt que l’enterrer. Si elle n’attend rien en retour de son partenaire, c’est parce qu’elle désire sa paix intérieure :

« I promise I’m not trying to / make your life harder / Or return to where we were »

En refusant le drapeau blanc de la reddition (« There will be no white flag above my door / I'm in love and always will be »), la femme ne veut pas déclarer la guerre à son ex-partenaire mais au contraire rester authentique à elle-même et, quitte à souffrir dangereusement, cultiver la pureté de son amour qu’elle a mal su exprimer lorsqu’elle était en couple. Le blanc du titre est donc implicitement celui d’un désir bienveillant de paix et de purification rédemptrice au sein du malheur.

Si le morceau marginalise la symbolique chrétienne du blanc comme marque de pureté, « Sauvignon Blanc » – dans l’album Lux de la chanteuse catalane Rosalía – remet cette dimension au centre de son propos. Sur la toile de fond éthérée d’une mélodie minimaliste jouée au piano et traversée ponctuellement par des arabesques de violons, la chanteuse affirme son désir de purification spirituelle. Suivant l’exemple de Thérèse d’Avila, elle veut se défaire du consumérisme pour recentrer sa vie sur l’amour divin et humain par extension :

« Tu amor será mi capital »

La richesse se voit donc redéfinie sur un plan spirituel plutôt que matériel. Le vin n’est alors plus un signe de luxe mais, par référence à une métaphore de Thérèse d’Avila, l’image de l’ivresse procurée par le mysticisme divin, comme le rappelle Ana Rojas dans son analyse de la traduction des paroles. Ainsi, la pureté spirituelle du blanc s’étend sur toute cette chanson dans laquelle Rosalía nous éblouit par la pureté de sa voix.

Rosalía, Pochette d’album « Lux », photographie de Noah Dillon, 2025

Un contraste manifeste apparaît ainsi entre le ruminement dépressif associé au noir et l’édification intérieure associée au blanc. Que pourrait alors donner la synthèse des deux, impliquant un fondu vers le gris ? « Fade To Grey » (1980), chanson bilingue (français-anglais) du groupe de new wave21 britannique Visage nous donne une réponse, par son traitement sublimatoire de la mélancolie. Le rythme dansant du synth-pop auquel recourt le groupe contraste avec la sombre réalité psychologique qui confère son thème à la chanson, à savoir la solitude inquiétante d’un homme aux « yeux fixes et froids » (« Two eyes staring cold and silent »), en proie à la « peur », réfugié dans une gare désertée. Le style parlé plutôt que chanté de la voix féminine qui décrit cette scène au milieu de la chanson en anglais renforce l’effet de réel, la proximité entre le récit et la vie quotidienne. Toute l’originalité et la force esthétique de « Fade To Grey », devenu un hit des soirées dansantes, repose sur ce paradoxe. Le gris terne de la vie intérieure du personnage devient, sur le plan musical, un gris scintillant à paillettes, un gris qui grise les danseurs.

La playlist qui vous est proposée se révèle en somme variée en couleurs comme en genres musicaux. Après avoir écouté les chansons aux effets chromesthésiques qu’elle regroupe, sentez-vous libres de vous ouvrir aux autres synesthésies décrites par Baudelaire dans Correspondances et par Rimbaud dans Voyelles, en découvrant l’interprétation musicale contemporaine de ces deux poèmes proposée par Matcha Wave Studio en 2025. Que « chantent les transports de l’esprit et des sens22 » !

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