Tour de France de Rachid Djaïdani est un film intelligent qui brasse clichés, engagements, humours et poésie, pour nous amener vers une révision de notre idée de la société actuelle.

Le réalisateur a voulu faire un film engagé sur le sujet de l’intégration, sans pour autant produire une œuvre de stigmatisation. Ce film ne se veut pas comme une représentation unidirectionnelle du monde moderne. Tour de France est un film qui relève les problèmes de la société pour créer le débat, sans prendre d’autre position que celle de l’ouverture à autrui, pour lutter contre les stéréotypes et la haine.

C’est l’histoire d’un jeune rappeur, Far’Hook, qui est à l’apogée de sa carrière parisienne. Sa popularité commence à lui jouer des tours. Tout le monde veut rapper, veut être filmé, ou veut prendre un selfie avec Far’Hook. Suite à un refus d’assumer cette rançon de la gloire, il sera forcé de quitter Paris pour « se mettre au vert » quelques temps. Bilal, son producteur, décide donc de l’envoyer à sa place pour accompagner Serge, son père, faire le tour des ports de la France, sur les traces du peintre Vernet. Contre toutes attentes, au milieu des idées reçues et de la désinformation populaire, nait une amitié transgénérationnelle entre nos deux protagonistes. Mais est-ce que cette relation résistera aux mensonges ? N’est-on pas toujours rattrapé par son passé ?

Pour son deuxième film (après Rengaine sorti 2012), Rachid Djaïdani nous revient avec une œuvre pleine de maturité et de réflexion. Il permet aux spectateurs de se confronter à l’un des problèmes récurrents de ces dernières années : l’intégration. En confiant les premiers rôles de son chef-d’œuvre à Gérard Depardieu et au rappeur Sadek, Rachid Djaïdani était sûr de parler à toutes les générations, quelques soient leurs origines.

Du point de vue de la forme de son film, Rachid Djaïdani nous livre une œuvre aux images très réalistes, avec des couleurs qui rappellent la forme documentaire. De plus, les techniques utilisées au début du film, et à plusieurs reprises pendant le récit, peuvent nous donner une sensation d’être en train de visionner un documentaire, mais cela annonce peut-être une nouvelle réalité cinématographique. Le réalisateur réussit avec brio à allier les caméras traditionnelles et la prise d’image par l’utilisation de smartphone. On voit dans un premier plan, filmé de manière classique, un jeune qui tourne la scène avec son téléphone. Ensuite, les bandes sont remplacées par les données du mobile.

Ce film est très enclin à la poésie, tant au niveau du fond qu’au niveau de la forme. Les ellipses temporelles se montrent à l’écran par un florilège d’images de nature et de coulées de peinture, qui valsent sur de sublimes airs musicaux. Les bandes son de Clément Dumoulin sont une envolée lyrique qui vous transporte toute au long de cette fiction. En alliant les symphonies classiques au beats très rythmés du rap, le compositeur montre comment le mariage de deux cultures, très éloignées, est possible.

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La culture est prise avec poésie, elle aussi.

Les paroles de ce film ont une résonance qui dépasse les performances de l’écriture. Les dialogues sont souvent porteurs de différents niveaux de lecture. Il y a des messages sous-jacents au message principal de ce long métrage. L’excellent exemple est cette phrase que Sadek dit à Depardieu, en regardant la reproduction d’une peinture placée sur l’endroit où Vernet a réalisé l’originale : « Rien a changé, et en même temps, tout a changé ». Cette petite phrase exprime le tournant qui vient de se produire dans l’histoire, même s’il y a aussi d’autres potentialités d’interprétations.

La culture est prise avec poésie, elle aussi. Il y a plusieurs moments où Sadek, sous les traits de Far’Hook, nous montre l’image d’une catégorie de jeunes issus de l’immigration, trop souvent mise de côté dans les débats sur l’intégration. L’image des immigrés de deuxième génération, qui connaissent la culture du pays où ils vivent, et qui la chérissent. Plusieurs fois, Far’Hook clame être français, et non maghrébin. Et pour s’en défendre, au lieu de partir dans des discours vains, il le montre par sa connaissance de la culture française. Quels superbes moments, quand Sadek se met à réciter L’Albatros de Baudelaire, ou quand il se met à chanter en cœur, avec Depardieu, la chanson Je suis malade de Serge Lama.

On pourrait néanmoins reprocher à ce film la profusion de stéréotypes diffusés tout au long du scénario. Les Juifs et les Arabes, c’est la même chose ; la France du Nord est raciste ; les Arabes ne boivent pas d’alcool à cause de leur religion ; le Rap n’est qu’un ensemble de bruits ; le cochon est un bon antivol ; les flics sont racistes ; les politiciens contrôlent les masses et rendent les gens racistes ; la femme appartient à l’homme ; les rappeurs sont violents et égocentriques ; les jeunes de cité sont irrespectueux : les jeunes se livrent à des vendettas armées dans les cités. La liste est encore longue, mais on remarque vite que Rachid Djaïdani mêle aussi bien les stéréotypes de la vision des français, que celle des étrangers.

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L’amalgame permet de développer l’humour et de brasser les cultures.

En plus d’être égalitaire dans la masse des stéréotypes livrés, le réalisateur se sert intelligemment de ces cas de figures. Il nous montre comment l’amalgame et la méconnaissance d’autrui peuvent être bénéfiques pour la société. Rachid Djaïdani rigole et déconstruit ces amalgames pour faire naître une égalité qui permet d’ouvrir le débat, pour essayer de tendre vers l’acceptation d’autrui.

Cette étape est très importante pour montrer les problèmes de perception qui gangrènent notre société. Quand Depardieu parle du 18e à Sadek, le premier pense au siècle, alors que le deuxième pense à l’arrondissement. A partir de cette confusion, il se produit une remise en question de notre manière de nous exprimer, et du message que l’on fait passer par l’utilisation de tel mot plutôt qu’un autre.

Ces stéréotypes permettent d’amener beaucoup d’humour, mais cela ne fait en rien tomber ce film dans des travers burlesques.

L’amalgame permet de développer l’humour et de brasser les cultures. Prenons l’exemple d’un reproche sur l’identité nationale qui fait naître une « Marseillais » version rap, interprété par Gérard Depardieu. Le brassage culturel et générationnel passe aussi par la créativité du réalisateur. Rachid Djaïdani nous offre une scène exceptionnelle, que beaucoup penseront insignifiante : ce moment où l’on voit Sadek qui regarde les pêcheurs travailler avec la grue dans le port, et qu’il dit au pêcheur : « ah t’as une pêchestation » (en référence à la manette de playstation). Ou bien encore, quand Sadek demande à Depardieu « pourquoi tu peins les ports ? », et que ce dernier lui répond « parce que tout est bon dans le cochon. ».

 

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Tour de France Réalisé par Rachid Djaïdani Avec Gérard Depardieu, Sadek, Louise Grinberg... France, 2016 95 minutes