La cinéthèque idéale de Karoo, rythmée par l'érudition de Ciné-Phil RW, contrepointée par Daniel Mangano et Krisztina Kovacs, ce sont cent films de l'histoire du cinéma à voir absolument. Chapitre 7 : les années 1970.

Un top 10 de la décennie (dans le désordre)

Voyage au bout de l’enfer/The Deer Hunter (Michael Cimino, EU, 78).

Le film qui a consacré ma de Niro mania pour de longues années. J’en suis sorti. Mais il a incarné mon idéal ciné juste avant mes 20 ans et jusqu’après mes 30.

Le plus beau film sur la guerre du Vietnam, malgré Apocalypse Now ? Il y a ici un rapport entre le grandiose, l’action trépidante, l’Histoire et l’intime, le ralentissement du temps qui rappelle l’immense David Lean. Avec la violence des années 70/80 par-dessus, symbolisée par la roulette russe et la névrose de Christopher Walken.

Les seconds rôles sont prodigieux, comme dans un Parrain (Streep, Savage, Cazale, Walken). Une histoire d’amour mais une histoire d’amitié, indéfectible, une histoire de maturation aussi. Plus que jamais d’urgence vu qu’il établit la frontière, abyssale, entre le rêvé, le virtuel, le chimérique, et la réalité brute des faits. La valeur de la vie, d’une vie, de toute vie comme point de focalisation ?

 

Le Parrain II (Francis Ford Coppola, EU, 74).

Malgré Le Parrain (Coppola, 72) et Apocalypse Now (79) ? Les trois sont classés 32e, 3e et 28e à l’AFI et sont des monuments du Cinéma. Comment les départager, en exclure l’un ou l’autre ? A noter un intéressant The Conversation (74). Nous avons décortiqué les mérites respectifs des trois Parrain dans Karoo :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-le-cas-du-parrain-1

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-le-cas-du-parrain-2

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-le-cas-du-parrain-3

Krisztina : Apocalypse Now reste pour moi le meilleur Coppola. Un film à plusieurs strates de lecture, mêlant avec succès adaptation littéraire, poésie symbolique et critique socio-politique. Impressionnant et culte !

Il Quarto Stato de Giuseppe Pellizza da Volpedo, 1901
le tableau qui a servi pour l'affiche de 1900

1900 (Bernardo Bertolucci, Italie, 76).

Formidable fresque (5h !). Devant Le dernier Tango à Paris (72).

Krisztina : Le dernier Tango, un film qui m’a énormément plu à l’adolescence et pour lequel je n’ai pas retrouvé les mêmes sentiments une fois adulte.

Phil : Idem !

Krisztina : Brando reste incroyable en homme veuf et brisé, mais l’histoire est chancelante, entre fantasme daté et projection personnelle, poussée presque jusqu’au masochisme. La scène d’ouverture, sous le pont Bir Hakeim, demeure une des plus émouvantes du cinéma de l’époque… et peut-être une des plus suédées par les fans !

 

Sonate d’automne (Ingmar Bergman, Suède, 78).

Malgré Scènes de la vie conjugale (73), loin devant La Flûte enchantée (75) ou L’Œuf du serpent (77).

Règlements de comptes entre une mère et sa fille lors de retrouvailles familiales. Formidable Ingrid Bergman, qui se réinvente après avoir été pour moi la plus belle actrice (femme habitée) de tous les temps. Il faudra attendre le jubilatoire Festen (Vinterberg, DNK, 98), peut-être, pour renouveler le genre.

 

Délivrance (John Boorman, EU, 72).

Extraordinaire et terrifiante odyssée d’une poignée d’Américains partis passer un week-end entre copains dans un parc national. La virée, centrée autour d’un cours d’eau, s’apparente à une descente aux Enfers, un retour à une nature pure, préhistorique ou médiévale, à une déferlante des forces obscures, les plus sauvages.

Krisztina : Ce film possède un pendant britannique rural malsain : Straw dogs/Les Chiens de paille (71, GB/EU), de Sam Peckinpah avec Dustin Hoffmann. Du même Boorman (et puisque mon préféré, l’épique Excalibur, est de 81…), je me permets aussi de sélectionner Zardoz (74). Si vous n’aimez pas les semi-nanars et les films de science-fiction nourris de psychotropes, passez votre chemin ! Sinon, venez rire et voyager avec un Sean Connery natté et en maillot de bain.

 

Vol au-dessus d’un nid de coucous (Milos Forman, EU/Tch, 75).

Film-choc sur ce qui se passe dans certains hôpitaux psychiatriques (le plus souvent, à échelle plus réduite, on ose l’espérer) et, plus largement, sur l’abus de pouvoir, le rapport à l’autorité, la résistance, etc. Très dur. On n’en sort pas indemne.

 

Family Life (Ken Loach, GB, 71).

L’histoire de ma vie ? Non, n’exagérons pas mais, disons, une mise en abyme de certaines dérives vécues au sein de ma propre famille… et de beaucoup d’autres. Ne jamais oublier que la dictature, la dérive sectaire, ça peut débuter dans la sphère de l’intime, du voisin, du cousin. C’est une histoire de crise d’adolescence, si on peut dire (car je reste persuadé que ladite crise concerne aussi la difficulté des parents à accepter la mutation de leurs enfants, les adolescents émergents assassinant en quelque sorte les enfants qui les ont précédés), poussée à son paroxysme.

 

Duel (Steven Spielberg, EU, 71) loin devant le thrilling Jaws (75).

Krisztina : Tout à fait ! Quel film unique ! Je lance un débat : n’ayant jamais été fan de Spielberg, j’aime énormément Duel que je trouve même plus réussi, nuancé que ses films cultes ultérieurs.

Phil : Le seul film auquel j’ai apposé la note de 10/10. Sans moyens, un maximum de sensations, une narration serrée, métaphorique. Je rejoins tout à fait Krisztina et l’explication, selon moi, est simple : Spielberg est un génie cinématographique par divers aspects mais il lui manque une dimension essentielle en art : le bon goût, la subtilité. Il n’est jamais aussi brillant donc que dans le pur cinéma, la narration visuelle, la capacité à s’arcbouter à ses fantasmes (peurs et frustrations) pour nous tendre, nous tordre. Les moyens, les effets dont il a pu par la suite user et abuser ont tendance à diluer sa force de frappe originelle.

 

Im Lauf der Zeit/Au fil du temps (Wim Wenders, Allemagne, 76).

Malgré Alice in der Stadt (74).

Voir notre article-manifeste dans Karoo :

https://karoo.me/cinema/im-lauf-der-zeitau-fil-temps

Yella Rottländer/Alice, dans la ville...

 

Taxi Driver (Martin Scorsese, EU, 76).

Loin devant Meanstreams (73) et New York, New York (77).

Krisztina : Il y a dans New York, New York la scène incroyable du monologue de drague de dix minutes de De Niro (filmée il me semble en un seul plan). Le bagout à l’américaine old school au sommet de son art et du cliché, le ridicule et l’humour mêlés.…

Voir notre article dans Karoo :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-taxi-driver

 

D’autres grands films à découvrir

 

Côté américain :

Gena Rowlands dans Une femme sous influence

M.A.S.H. (70), parodie désopilante et euphorisante de la guerre du Vietnam, ou Nashville (75), un film choral, de Robert Altmann ; Star Wars (77), space western ébouriffant en son temps mais qui me semble avoir beaucoup vieilli, avec un Harrisson Ford qui paraissait parti pour être le John Wayne des années 80/90, ou American Graffiti (73) de George Lucas ;  Orange mécanique (71) et Barry Lyndon (75), deux monuments du grand Kubrick (GB/EU) ; Stay hungry (76) de Bob Raffelson, avec une icône de mon adolescence, Jeff Bridges ; American Gigolo (79) de Paul Schrader, qui propulse Richard Gere ; Marathon Man (76) de l’Anglais Schlesinger ; Assault (77) ; le premier Carpenter ; L’Exorciste (71)  et French Connection (71) de Friedkin ;  Josey Wales hors-la-loi (76) de/avec Clint Eastwood, la beauté virile ultime ; La dernière Séance (71) de Peter Bogdanovitch ; Les Hommes du président (76) d’Alan Pakula ; Rocky (76) d’Avildsen, qui va créer une franchise et produire un champ… de navets ; Annie Hall (77) et Manhattan (79) du par ailleurs surestimé (Krisztina : « surestimé », je suis bien d’accord !) Woody Allen ; Chinatown (74) du… Polonais Polanski ; Network (76) du… Britannique Sidney Lumet ; Patton (70) de Franklin J. Schaffner ; Cabaret (72) de Bob Fosse ; Le dernier Nabab (76) du grand Elia Kazan, avec un Robert de Niro sublime ; Une Femme sous influence (74) de John Cassavetes avec sa si talentueuse épouse et complice Gena Rowlands ; Badlands (73) de Terence Malik, film que j’exècre moralement mais…

Daniel : Mon must absolu en ce qui concerne le cinéma américain : Save the Tiger de John G. Avildsen (73), passé inaperçu en Europe, confrontation de deux mondes, avec un Jack Lemmon bouleversant en petit patron au bord de la faillite qui rencontre une jeune hippie. L’humanité à fleur de peau.

Un schéma et un destin similaire pour le Breezy de Clint Eastwood (73), avec un William Holden en quinqua fatigué.

Rayon western, deux films atypiques : Soldier Blue de Ralph Nelson (70), décrivant avec violence le massacre d’Indiens par les Tuniques bleues, et The Beguiled/Les Proies de Don Siegel (71), objet d’un récent remake, avec Clint Eastwood en renard vulnérable échoué dans un poulailler/pensionnat de jeunes filles.

Autres réminiscences : John Houseman en mandarin impitoyable de Harvard dans The Paper Chase/La Chasse aux diplômes de James Bridges (73) ; Elliott Gould qui campe un Philip Marlowe coolissime dans The Long Goodbye/Le Privé d’Altman (73) ; un autre excellent polar : Klute d’A.J. Pakula (71) ; un film dans la foulée d’Easy Rider : Five Easy Pieces de Bob Rafelson (70), avec un Jack Nicholson désabusé ; Slaughterhouse 5/Abattoir 5 de George Roy Hill (72), adaptation du roman de K. Vonnegut Jr. ; enfin Grease (78), parodie drôle des années 50 dont tous les airs semblent d’époque, et Soleil vert/Soylent Green de Richard Fleischer (73), un film d’anticipation que j’ai évoqué dans Karoo :

https://karoo.me/cinema/soylent-green-le-soleil-vert-de-la-misere-humaine

Phil : Eh oui, je te suis pour Soldier blue (avec le plus grand acteur de séries TL des années 70/80 : Peter Strauss), Les Proies, Klute (avec Jane Fonda et Donald Sutherland), Soylent vert (qui me rappelle une Charlton Heston mania d’adolescence). Et je n’osais pas évoquer Grease !

 

Côté italien : un grand cinéma d’auteurs, dans la suite des sixties, avec Fellini : Fellini Roma (72) ; Visconti : Violence et Passion (74) et, surtout, l'envoutant Mort à Venise (71) ; Pasolini : Le Décaméron  (71), Les 1001 nuits (74), Les Contes de Canterbury (72).

Profession : Reporter

Daniel : L’Italie n’est pas que celle des grands auteurs. Certes, il y a les incontournables Roma et Amarcord (73) de Fellini, Profession : reporter d’Antonioni (75). Mais il ne faudrait pas oublier le goût acidulé des films de Dino Risi avec un Gassman au sommet de son art dans Parfum de femme (75) et Anima persa/Ames perdues (77).

Une femme, Lina Wertmüller, nous livre au moins trois films tragi-comiques mettant en scène son mari, le chaplinesque  Giancarlo Giannini : Mimi métallo, blessé dans son honneur (72), Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été (74) et l’effrayant  Pasqualino Settebellezze (75). Les tares et malheurs de la société italienne mis à nu suscitent un rire grinçant. Dans le premier film et le troisième, deux abominables coucheries filmées grand angle feraient paraître les créatures felliniennes anorexiques.

Enfin, Pain et Chocolat de Franco Brusati (74), chef-d’œuvre absolu sur la haine de soi d’un émigré italien, joué par Nino Manfredi, voulant s’intégrer dans une Suisse frileuse et policée. Il nous rappelle que l’Italie fut une nation de migrants (elle semble parfois l’oublier aujourd’hui) mais le message est toujours délivré de façon subtile et drôle. Quand le cinéma se dépêche de rire des choses de peur de devoir en pleurer.

Nino Manfredi dans Pain et Chocolat

Phil : Merci ! J’ai adoré Parfum de femmes et Ames perdues en fin d’adolescence, vécu une Italiamania ! Et Pain et Chocolat ! Superbe ! Que ma future épouse m’a emmené voir au cinéma vers nos 20 ans.

Krisztina : Pour l’amitié cinéphile et franco-italienne, on doit ajouter La grande Bouffe (73, It/Fr) de Marco Ferreri. Un film tout à fait unique dans son énormité moderne. Quatre amis embourgeoisés (et accessoirement des colosses du cinéma de l’époque : Mastroianni, Piccoli, Noiret et Tognazzi) en proie à leurs démons s’enferment dans une maison cossue en banlieue parisienne et projettent de se suicider en mangeant à mort. S’ensuivent des situations tragico-burlesques et des répliques d’un humour grinçant et rare encore aujourd’hui. Du très grand cinéma (à l’époque, aussi intellectualisé que divertissant) !

 

Côté français : le mythique La Maman et la Putain (73, Jean Eustache) avec Jean-Pierre Léaud mais la musique de Deep Purple aussi… en version orchestre symphonique, un concerto ; Le Boucher (Chabrol, 70) ; L’Amour l’après-midi (72 Rohmer) ; Les Bronzés (78, Leconte) et la suite Les Bronzés font du ski (Leconte, 79) ; l’onirique Faustine et le bel été (Nina Companeez, 71), qui a bercé mon adolescence, avec Muriel Catala mais surtout les tout jeunes Adjani, Spiesser, Huster, Huppert, Weber ; M. Klein (76) du… Britannique Joseph Losey (Krisztina : oui, il faut voir ce film glaçant, qui pose un regard particulier et sidérant sur la Shoah, avec à la clé, selon moi, le meilleur rôle de Delon, absolument juste) ; La Nuit américaine (73) de François Truffaut.

Jean-Pierre Léaud, Isabelle Weingarten et Bernadette Lafont dans La maman et la putain

Daniel : Le Boucher, débonnaire et inquiétant ! Mais j’ajouterais des succès mérités comme Dupont Lajoie d’Yves Boisset (75), quand France rime avec rance, et deux magnifiques Claude Sautet où Romy Schneider est parfaite et Piccoli magistral : Les Choses de la vie (70, où Piccoli est si attachant) et Max et les Ferrailleurs (71, où il campe un inspecteur blafard et obsessionnel, acharné à la perte de petits délinquants sans envergure). Aussi, Le Plein de super d’Alain Cavalier (76), une balade improbable, un chef-d’œuvre méconnu. Enfin, deux cinéastes oubliés qui ont leur univers : Joël Séria décrivant la France profonde dans Charlie et ses deux Nénettes (73) et Les Galettes de Pont-Aven (75), après avoir fait scandale avec le sulfureux Ne nous délivrez pas du mal (70) ; Jean-Daniel Pollet avec L’Amour c’est gai, l’Amour, c’est triste (71), une perle rare, et L’Acrobate (75), un cinéma flâneur qui musarde dans le vieux Paris (avec l’irrésistible Claude Melki et ses allures de Buster Keaton).

Phil : Ah, la troublante Jeanne Goupil dans les Galettes !

Krisztina : Puisque nous en sommes aux comédies sulfureuses, le film symbole des 70ies en France : Les Valseuses (74), de Bertrand Blier, pour son audace, sa spontanéité, sa volubilité. Avec Jeanne Moreau en ex-prisonnière, une toute jeune Miou-miou blasée, le premier rôle d’Huppert et bien sûr, complices, Depardieu et Dewaere. Un film à la fois divertissant, libéré et critique, intéressant sociologiquement (comme on en faisait à cette époque-là !).

Un Polanski produit par des Français : le glauque et obsédant The Tenant/Le Locataire (76) dans lequel Roman joue lui-même un locataire schizophrène, et prouve une maîtrise du jeu égale à celle manifestée dans la réalisation.

 

Côté britannique : Holy Grail/Sacré Graal ! (Terry Gilliam et Terry Jones, 75) les Monty Python à leur sommet ; Le Messager (71) de Joseph Losey.

Daniel : Je retiendrais le formidable duel Laurence Olivier/Michael Caine dans Sleuth/Le Limier, de Joseph L. Mankiewicz (72) et l’atmosphère surannée des bains publics londoniens dans Deep End de J. Skolimowski (70).

Enfin une tornade dévastatrice, horrible et grandiose, Ken Russell, qui sort coup sur coup Music Lovers (70, sur Tchaïkovski) et The Devils/Les Diables (71, sur l’affaire des possédées de Loudun) : quel souffle vénéneux !

Phil : Comment ai-je pu oublier Le Limier ?

Michael Caine et Laurence Olivier dans Le Limier

 

Côté allemand : Le Mariage de Maria Braun (78, Fassbinder), un film raffiné, mon préféré du génie allemand trop tôt décédé.

 

Who Knows ?

 

Daniel : Les années 70 sont le prolongement naturel des années 60 : même soif de liberté et d’exploration. Le grand public cultive une vraie curiosité cinématographique. Une attitude qui changera dans les années 80.

Phil : Le prolongement des années 60 ? Certes, Daniel, mais une anticipation des années 80 aussi. Avec le recul, un film que j’ai adoré adolescent, Star Wars/La Guerre des Etoiles (77), malgré ses qualités, me semble annoncer/symboliser déjà le basculement du Grand Cinéma, adulte au sens les plus noble du terme vers la prolifération de blockbusters destinés à un public très jeune… par l’âge ou la maturité cinéphilique.

Evidemment, toute décennie a généré des films de tout acabit mais une érosion du bon goût, une tyrannie démagogique menant à attirer le plus large public possible, à ne plus viser qu’en termes de rentabilité à court terme se manifestent, et ce dans tous les domaines de la société. Il n’est qu’à observer la désespérante plongée des télévisions vers la médiocrité et l’abandon des missions citoyennes. Hors niches, il n’est plus guère question d’éveiller mais de distraire et de satisfaire.

 

Ciné-Phil RW, Daniel Mangano et Krisztina Kovacs.