Le 10 avril, le film Tunnel réalisé par Kim Seong-hoon était projeté au BIFFF, l’occasion de creuser un peu le contexte de ce film catastrophe sud-coréen.

Le pitch ? Lee Jung-soo, un concessionnaire automobile, bourgeois accompli, roule seul sur une autoroute aussi fréquentée qu’une messe du samedi soir. À ce stade de l’histoire, ses seules préoccupations sont les clients qu’il va arnaquer, et sa petite fille qui va fêter son anniversaire. Son véhicule s’engage dans un interminable tunnel passant sous la montagne. Pas de bol pour Lee Jung-soo, le souterrain en question semble encore moins fiable que tous les tunnels bruxellois réunis et l’ensemble ne tarde pas à lui tomber sec sur le ciboulot. Voilà donc notre héros six pieds sous terre (enfin, un tout petit peu plus), mais miraculeusement encore vivant.

Notre malchanceux concessionnaire arrive à appeler les secours grâce à son GSM. En Corée du Sud la solidité des tunnels est certes peut-être en option, mais on capte quand-même du réseau jusqu’au fin fond de l’enfer. Lee Jung-soo commence alors son long calvaire avec comme seul atout un gâteau d’anniversaire, deux bouteilles d’eau et une batterie de téléphone qui n’a pas l’autonomie d’un Nokia 3310.

Pendant ce temps, en surface, les opérations de secours s’organisent, le tout joyeusement parasité par une nuée de journalistes et de politiciens tous très pressés de faire de l’incident leur fond de commerce (bah quoi ? Ils n’ont pas de scandale burkini chez eux, alors faut bien qu’ils s’occupent).

Le film est réalisé par Kim Seong-hoon, une star montante dans son pays, déjà plusieurs fois nominé et récompensé dans les festivals du monde entier. Tunnel n’est pas qu’une simple chronique catastrophe d’un sauvetage de l’extrême. Il s’inscrit en effet dans un contexte très spécifique à la Corée du Sud.

En avril 2014 a eu lieu, en Corée du Sud, le naufrage du ferry Seawolf qui fit plus de 300 personnes sur les 476 passagers, et entraîna la démission du premier ministre coréen. Ce drame national déclencha une vive polémique sur la corruption, cause de nombreuses failles dans la sécurité du navire, ainsi que sur la gestion de la catastrophe par les autorités. Pour compléter le tout, l’attitude des journalistes locaux, affamé de sensationnalisme, aurait fait passer Cyril Hanouna pour un mec aussi sobre et digne que la reine d’Angleterre.  

Cette sombre page de l’histoire du pays marqua profondément les Coréens du sud et notre talentueux réalisateur Kim Seong-hoon. Bien que très différents de l’histoire du Seawolf, Tunnel en est l’exact reflet. La cause du drame est ici aussi la corruption, l’avidité des médias y est sans pareil et les politiques n’y sont pas représentés sous leurs meilleurs jours.

On pourrait penser qu’un sujet aussi lourd ne soit pas très joyeux à aborder, mais c’est sans compter les spécificités du cinéma sud-coréen et la malice du réalisateur.

Pour aborder le premier point, on a parfois l’impression que le cinéma sud-coréen (et aussi le japonais) cultive un certains sur-jeu des acteurs et de certaines situations qu’ils reproduisent. Cette manière d’interpréter un rôle tente d’insérer une dimension comique dans des films de tous les styles (policiers, guerre) même quand leurs sujets n’ont, a priori, pas grand-chose de réjouissant. Cela se voit notamment chez les personnages secondaires : la figure de l’idiot « faire-valoir » du héros est assez récurrente. Certes cela existe aussi dans les films provenant d’autres pays mais rarement de manière aussi récurrente et marquée.

La seconde raison pour laquelle Tunnel possède de nombreux moments comiques tient à son réalisateur : Kim Seong-hoon s’est déjà brillamment illustré pour son humour noir féroce dans son inégalable thriller Hard Day. Dans ce nouveau film, il conserve ce parti pris, ce qui rend la situation de voir une salle éclater de rire tout au long de la projection du film bien étrange. Certes le public du BIFFF se distingue par une certaine prédisposition à ce genre d’humour, mais ce n’est pas la seule raison. Que ce soit via certaines mésaventures du héros, via la caricature des politiciens ou des médias, tout est prétexte à l’ironie chez Seong-hoon. Finalement, cet humour macabre est la principale force du film qui aurait bien peu de saveur sans cela.

De 127 heures à Buried, il est incontestable qu’il y a moyen d’arriver à intéresser les spectateurs pendant toute la durée d’un long métrage, même si celui-ci se concentre sur l’histoire d’un homme coincé dans une situation désespéré. Mais miser avec succès sur ce type de huis clos est une vraie prouesse scénaristique qui n’est pas à la portée de tous. Tunnel dure 126 minutes, ce qui est très long au vu de son propos. Les quelques touches d’humour, certes savamment distillées, ne suffisent pas à accrocher tous les spectateurs pour la durée complète du film et on se surprend parfois à avoir envie qu’il s’achève.

Pourtant Tunnel n’est pas un mauvais film : il a juste, selon moi, mal dosé sa narration entre le choix de la satire d'un côté et la tension dramatique de l’autre. Sa nomination dans plusieurs festivals reste grandement méritée (notamment le festival du film policier de Baunes et le festival 2 cinéma de Valenciennes). En espérant que Seong-hoon reste prudent s’il s’aventure encore sur le terrain du huis clos, j’irais revoir Hard Day en attendant son prochain film.

Yann Verstraeten

 

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Tunnel

Réalisé par Kim Seong-hoon
Avec Ha Jeong-woo, Bae Doona, Oh Dal-soo
Corée du Sud, 2016
126 minutes