En 1943, Barjavel imagine le monde de 2052 : celui du règne des machines et de la technologie. Pourtant, il décrit aussi son effondrement, dans une disparition complète de toutes formes d’énergies. Pure spéculation ou clairvoyance ?

2052 : Paris brille de la lumière des autoroutes où se pressent des milliers de voitures dans un vacarme assourdissant. Les ombres des Villes-Hautes, créées en hauteur pour combler le problème de la surpopulation, s’étendent sur cette masse grouillante. Cette foule est impatiente de retrouver ses « émissions de télévision en relief et couleurs naturelles » tout en dégustant de « la viande chimique, aux légumes industriels ». François, qui vient d’un village en Provence, rêve de rentrer à l’École supérieure de chimie agricole de Paris et de construire son avenir avec Blanche, son amie d’enfance. Pourtant, elle désire plutôt le succès et la facilité que peut lui procurer Seita, modèle masculin de ce monde technologique. Un jour, tout s’arrête : les télévisions s’éteignent, les moyens de transport s’arrêtent et les avions commencent à tomber du ciel. Il n’y a plus aucune lumière exceptée celle du feu qui détruit très rapidement Paris, facilité dans son avancée par une terre sèche et un climat dont les degrés n’ont cessé de grimper au fil des années. Privés d’appareil étatique, les Parisiens tombent rapidement dans « une guerre de tous contre tous », ce qui pousse François et Blanche à fuir avec un petit groupe vers le Sud. Ce n’est qu’à la fin de ce long périple, rythmé par la mort et la soif, que le petit groupe de survivants pourra établir une nouvelle société, loin de cette idée du progrès qui finalement ne fût qu’« un progrès accéléré vers la mort ».

Que penser d’un tel discours face aux inquiétudes de notre monde contemporain ? Bien que Barjavel semble lier la disparition de l’énergie à une sentence divine, Ravage peut être mis en parallèle avec les discours des collapsologues d’aujourd’hui. Développée par des penseurs comme Pablo Servigne, la collapsologie étudie ce qui pourrait succéder à l’effondrement de notre société industrielle. Fondée sur des travaux scientifiques, l’étude est transdisciplinaire et appelle à l’action de l’individu. On retrouve au sein de cette discipline une volonté de tirer la sonnette d’alarme, bien que certains collapsologues soient persuadés qu’il est déjà trop tard. Tout d’un coup, la fiction de Barjavel semble transcender son état de roman... Étrangement, Ravage nous décrit déjà la suprématie du plastique (« plastec »), les télévisions en couleurs et en 3D, les tablettes, les livres audios, la nourriture industrielle et... la disparition de nos énergies ? Barjavel effleure ici l’un des trois aspects qui risquent de causer l’effondrement de la société telle que nous la connaissons : notre dépendance au pétrole, décrite comme notre dépendance aux énergies dans son roman. Aveuglés par la technologie, les personnages de Ravage ne sont plus capables de faire les choses par eux-mêmes, tendrement bercés par le ronron de la technologie.

Auteur et journaliste français du XXe siècle, René Barjavel est vu comme un des précurseurs de la science-fiction française moderne, un genre qui s’est essoufflé en France pendant la période de l’entre-deux-guerres. On retrouve au sein de ses œuvres une critique, voire une satire, de l’homme face au progrès et aux technologies (le Voyageur imprudent, 1944), mais aussi les thèmes du merveilleux (l’Enchanteur, 1984) et de l’amour (Tarendol, 1968). Le style de Ravage témoigne de  l’attention que Barjavel donne aux descriptions, garantes de l’immersion de lecteur au sein de ce nouveau monde : de l’odeur du cigare que fume Seita, aux rayonnements de la nuit, jusqu’à la sensation d’étouffement sous le soleil brûlant, Barjavel sollicite nos cinq sens. Il ajoute aussi quelques considérations philosophiques, portées ici par François, ce qui crée une dissonance entre l’auteur et son personnage : on se demande qui de Barjavel ou de François déclare, presque avec soulagement, que « La Nature est en train de tout remettre en ordre ».

« La chute » de Luc Schuiten

Même si on peut penser que Barjavel nous offre deux sociétés opposées, elles partagent néanmoins une vision naturaliste et patriarcale, principalement dans la manière dont la femme est décrite. Blanche est l’archétype de la femme faible, enfantine, exclusivement intéressée par les plaisirs matériels et surtout, belle. François, quant à lui, est protecteur, fort, héroïque et particulièrement paternaliste, en pensant que Blanche ne saurait se débrouiller sans lui, un véritable homme. Ce dualisme des genres de type naturaliste est renforcé par le port de vêtements de couleurs vives, pour les hommes, et de couleurs sombres pour les femmes, « pour obéir sans doute à cette loi de la nature qui pare toujours les mâles plus que les femelles ». Une vision essentialiste de l’homme et de la femme qui est constante dans le roman et qui atteint son apogée lors de la quatrième partie, appelée à juste titre « Le patriarche ». Au sein de cette nouvelle société principalement agraire, les femmes sont sommées par François « d’accomplir [leur] devoir envers la race humaine et monde du vivant... » en ne cherchant qu’à jouer leur rôle de femme, c’est-à-dire, à enfanter. La polygamie est alors instaurée pour le bien de leur société et le pouvoir reste la propriété du masculin. La supériorité de l’homme est une caractéristique commune aux deux sociétés, et semble même exacerbée par un François qui « surveille avec fermeté le développement de la civilisation nouvelle et réprime sans pitié tout attentat à la douceur des mœurs ». Peut-être que la notion de progrès ne devrait pas être évacuée de toutes les sphères de la société…

Un fois installés dans le Sud, François et son groupe ont réussi à reconstruire une société qui s’apparente à celle du Moyen Âge. Par précaution, François a fait brûler tous les livres, de peur que quelqu’un ne s’aventure encore sur le chemin du Progrès. Pourtant, un jour, un habitant d’un autre village vient lui montrer ce qu’il a construit : une machine à vapeur. Le jeune homme n’a pourtant pas tiré cette idée d’un livre, mais de son inventivité... Il espère pouvoir épargner beaucoup de peines aux prochains hommes. Effrayé, François s’écrie :

« Ne sais-tu pas, ne vous l’ai-je pas appris à tous, que les hommes se perdirent justement parce qu’ils avaient voulu épargner leur peine ? Ils avaient fabriqué mille et mille et mille sortes de machines. Chacune d’elles remplaçait un de leurs gestes, un de leurs efforts. (...) Ils ne savaient plus se servir de leurs mains. Ils ne savaient plus faire effort, plus voir, plus entendre. (...) Il ne leur restait qu’à mourir... »

Lentement, l’eau dans laquelle nous grenouillons se réchauffe. Poussés par notre curiosité et notre désir de confort, nous avons imaginé cette société industrielle qui a mis à notre disposition « mille sortes de machines. » Et si tout s’arrêtait ? Barjavel y a déjà pensé...

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Ravage

René Barjavel
Denoël, 1943 ; rééd. Gallimard, « Folio », 1972
313 pages