Alors que Noël s’est terminé sur des retrouvailles chaleureuses et des traditions ancestrales (les fûts de Diekirch Noël du patriarche m’avaient manqué), je repense à ce semestre passé chez ces cousins d’outre-Mons : riche, intense et plein d’inattendu.

Tout commence l’été dernier lorsque j’apprends avec bonheur que je suis retenu pour le master de création littéraire du Havre, à 600 km de chez moi.

Le Havre, cette ville côtière dont le charme s’apprivoise ; la mer à un jet de pierre qu’on finit par ne plus lancer. On s’habitue à ces plages de galets, cet air iodé à la saveur subtile, ces falaises noires et hautes d’où les passereaux tournent et s’embrassent par milliers, vagues sombres dans le ciel maritime. Certains parleront des rues tristounettes, des crottes de chien, de la verdure un peu rare… Mais laissons là ces cuistres, ces vandales de l’imaginaire, ces ostrogoths du fantasme !

La sélection se fait sur dossier puis entretien individuel et seule une petite quinzaine de postulants, sur plus d’une centaine de candidats, sont sélectionnés. La formation, particulière, combine cours théoriques sur la littérature, donnés à l’université du Havre, et des cours plus pratiques donné à l’ESADHaR, École supérieure d’art et design du Havre-Rouen. En sus, un professeur suit notre projet de fin d’année, une œuvre composée tout au long du cursus et qui compte pour un bon tiers des crédits. Enfin, trois fois par an, des ateliers intensifs appelés workshops sur trois jours, pilotés par un écrivain reconnu, nous poussent à nous dépasser. Dernier défi, une master class au choix est imposée, où un écrivain, sur une seule journée intensive, note notre travail.

Au sein du Plat Pays, après un échec à l’UCL vers 2010 où une finalité écriture n’a tenu qu’une promotion, La Cambre propose une formation similaire depuis cette année, bien que plus réduite ; il s’agit d’un certificat de trente crédits. Mais allez voir ce que Gilles Collard, un des piliers du projet, a bien voulu me confier en juin dernier ! L’avenir s’annonce prometteur.

Le mot d’ordre  du master du Havre est : autonomie. Les tâches données dans les ateliers d’écriture, dont le contenu va de thèmes imposés aux excursions à l’aube face à la Manche, de la création d’un livre à la composition de caractères d’imprimerie, en passant par une étude critique et la réalisation d’une fan fiction… Chaque professeur, écrivain, critique d’art, universitaire et poète, voire même penseur, exégète et « pape » de l’analyse de la pop culture (coucou Pacôme Thiellement) apporte sa vision personnelle, prend plaisir à donner moult coups de massue sur nos jeunes têtes passionnées afin de nous déformer en bonne et due forme.

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« La mer à un jet de pierre qu’on finit par ne plus lancer. » Photo de Nicola Zaccheddu.

Il n’y a pas, à proprement parler, de ligne directrice du master. De prime abord, j’ai trouvé ça déroutant. Les profs n’ont pas d’esthétique commune, de chemin à suivre sinon celui de la liberté. Bien qu’ils se mettent au diapason pour nous noter le plus justement possible, le joyeux chaos formel qui en résulte donne à réfléchir. Impossible de se laisser flotter, en paresseux, par un cahier des charges. L’enjeu est d’enrichir sa propre pratique sans l’oublier face à une personnalité forte ; plusieurs fois, j’ai dû écrire à contre-courant de ce que je pensais être ma manière, repensé et affiné mes idées. Passer de l’écriture comme d’un à coté solitaire à un réel enjeu quotidien, c’est le cœur du master.

Le master est une boîte à outils, un catalyseur. Chacun vient y trouver ce qu’il cherche, au-delà, autre chose parfois. Tout dit : tu veux être écrivain, hein ? Vas-y. Montre ce que tu as dans le ventre. Ce qui est respecté, c’est bien l’amplification et le travail autour d’une écriture personnelle, pas les astuces artistiques, les postures, la copie d’un modèle.

Le rapport aux autres est riche et complexe lui aussi. Les profils sont variés : littéraires, diplômés d’école d’art, artistes plus âgés qui souhaitent élargir leurs compétences, voire même ingénieurs en plein changement de vie.

Le plus excitant, selon moi, est ce partage-là : parle-moi de comment tu écris, pourquoi, quelles sont les sensations que tu éprouves, où et comment ton esprit voyage-t-il ? Comment fonctionne ta fabrique personnelle ? Et l’intense circulation de ces questions-là est permanente. Cela donne un groupe puissant, hétéroclite, en quête d’amélioration. La dynamique permet à quiconque de progresser, peu importe à quel point de son parcours l’apprenti écrivain se trouve ou pense se trouver.

Le plus difficile reste ce chaos permanent et ces coups de massue à répétition. Quasiment chaque jour, un prof, un camarade, une lecture peut remettre en cause mon approche. J’ai dû apprendre à approfondir, sans concession, mes idées, à les pousser jusqu’au bout. Équilibrer son apprentissage entre défense de son travail et ouverture à l’autre ne m’a pas paru évident, d’autant que j’ai eu tendance à douter ou au contraire à rejeter en bloc des propositions qui se sont avérées, ensuite, pertinentes.

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Radio PiedNu, Le Havre.

La logique des deadlines est pesante. Écrire constamment est un métier en soi ; s’habituer à lire et présenter, chaque semaine, ses textes à tous également. Il faut accepter que faire de son mieux peut dépendre de plein de facteurs, que demain, ou hier, l’inspiration avait, aura plus de gueule. L’inspiration n’est pas une déesse grecque vêtue de satin mais plutôt un chewing-gum à mâcher sans arrêt pour qu’il reste souple.

Les rencontres de professionnels du monde du livre m’envoyèrent moult claques rafraîchissantes. Que ce soit Carole Zalberg qui nous expliquait que l’auteur, en termes de statut économique, peut cordialement aller se rhabiller dans le no-man’s land administratif, Laure Limongi qui dit qu’une idée ne vaut rien, seule la mise en application révèle le projet ou non, les éditeurs qui expliquent la réalité du monde du livre (on mourra tous de faim, ah ah), tout cela remet bien la tête sur les épaules. La réalité du monde de l’art est présentée telle quelle : toutes mes illusions ou presque ont des gueules de boxeur en fin de vie. J’exagère à peine mais, d’un autre côté, plane un optimisme teinté de dure réalité : si notre place est à fabriquer, c’est possible. Ardu, mais possible.

Le milieu de l’école d’art est aussi bourré d’opportunités. L’autonomie demande un temps d’adaptation mais permet une liberté de création exceptionnelle. Pour qui veut se lancer, c’est possible. Et se casser la gueule apprend beaucoup. Je me souviens d’une performance artistique en début de semestre où j’avais été abominable de nullité. Tant pis. On revient le lendemain, et tout recommence.

Voilà ce qu’apprend le master de plus essentiel : écrire, c’est un choix de vie, un risque, un travail… Pour moi c’est tout cela et un heureux exil de deux ans au moins, pour l’instant.

Pierre Michon disait  ̶  je ne résiste pas à citer mon auteur favori :

L'expérience de l'écriture est extatique. Il faut s'y jeter à corps perdu, pleurer et rire intensément, physiquement, entrer dans un état second.

P.-S. – Dédicace à tous les autres camarades du master et moments précieux, que je laisse à la discrétion de ma mémoire ! Je vous salue bien bas, vous êtes autant de professeurs et d’amis !