Après En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, Édouard Louis continue de mêler autobiographie et sociologie politique dans son dernier roman, Qui a tué mon père. Ce très court ouvrage traite d’un ton assez dramatique d’amour et de mort, d’un père, des hommes et d’une classe sociale.

On vous en parlait cet été : le dernier roman d’Édouard Louis est sorti en mai 2018 aux éditions du Seuil. Peut-on toutefois vraiment parler de roman ? Ce petit livre est polymorphe : il emprunte à plusieurs genres pour évoquer de nombreuses problématiques de société. Identifions les différentes couches de cette lasagne littéraire.

Autobiographie

Le texte commence par une description de la scène qu’il faut visualiser, en italique, comme des didascalies. L’incipit annonce d’ailleurs : « Si ce texte était un texte de théâtre, c’est avec ces mots-là qu’il faudrait commencer. » Comme dans ses autres romans, Édouard Louis se met en scène, et il ne s’en cache pas. L’écrivain s’adresse à son propre père et décrit à la première personne sa véritable enfance, plus ou moins fidèlement.

La suite du texte se divise en trois parties dans lesquelles l’auteur-narrateur relate tantôt une visite récente chez son père, tantôt des souvenirs d’enfance liés à ce dernier, sans respecter la chronologie des faits.

© Photopor/Le Parisien/Maxppp

Amour filial

Édouard Louis dédicace son livre à Xavier Dolan, réalisateur du film J’ai tué ma mère (2009), dont le héros est un adolescent homosexuel en conflit avec sa mère. On ne peut nier l’air de famille entre les deux œuvres. Qui a tué mon père est aussi une sorte de mise au point sur une relation père-fils assez chaotique. Cependant, Édouard Louis n’est plus aussi accusateur envers son père que dans ses ouvrages précédents et cherche plutôt à le comprendre, voire à lui pardonner.

Le premier chapitre est transpercé en son milieu d’une phrase flottante et isolée, comme si elle avait besoin d’espace pour respirer. Comme si Louis prenait une grande inspiration avant de la formuler, d’oser la prononcer, et la laissait ensuite résonner dans le silence : « Il me semble souvent que je t’aime. » Son écho revient de manière similaire au milieu du dernier chapitre : « Est-ce qu’il est normal d’avoir honte d’aimer ? » Ces deux phrases simples actent l’aveu d’un sentiment enfin assumé : une déclaration d’amour à son père.

Cette déclaration d’amour est toutefois entachée par une histoire de meurtre. Car si l’auteur avoue aimer son père, il avoue aussi avoir failli le tuer.

Pamphlet politique

Cependant, pour Louis,  le vrai responsable de la déchéance physique de son père, ce n’est pas lui : c’est la politique. « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce. » La politique, constate Louis, est faite par les dominants et n’est généralement pour eux qu’une question « esthétique » : ils basent leurs décisions sur la manière de se penser et de voir le monde qu’ils se sont choisie. Ces décisions n’ont au final presque aucun effet sur leur propre vie mais pour les citoyens défavorisés, elles peuvent se révéler physiquement violentes. Retirer cinq euros par mois, cela ne paraît rien aux uns, mais pour d’autres, cela signifie des repas en moins.

Le titre du livre, dépourvu de point d’interrogation, n’est pas une question : Édouard Louis en connaît déjà la réponse. Il nomme, par vengeance précise-t-il, les hommes et femmes d’État ayant pris ces mesures destructrices. Il énumère ces noms de manière saccadée et précipitée, comme eux-mêmes ont asséné les coups qui ont fait plier son père.

Déterminisme social

L’auteur, qui a auparavant publié Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage (2013), s’intéresse de près aux théories de ce sociologue français. On retrouve ses concepts en filigrane dans tout le récit : déterminisme et reproduction sociale, domination et violence symboliques. La famille d’Édouard Louis s’enlise dans le camp des dominés : les hommes y sont ouvriers de pères en fils, pauvres et alcooliques, vieux avant l’âge et, surtout, des laissés-pour-compte de la société.

Édouard Louis parvient à s’extraire de cette ornière grâce aux études. Il devient donc transfuge de classe, sujet sur lequel il a d’ailleurs réalisé sa thèse de doctorat. Écrivain cultivé, il bénéficie d’une certaine notoriété, ou plutôt d’une notoriété certaine, vu que ses romans sont traduits en une trentaine de langues. Il peut dès lors raconter son histoire, et, au contraire de son père, être entendu par la société.

Stéréotypes de genre

Toujours selon Bourdieu, chaque catégorie sociale dispose de ses propres principes moraux implicites (l’ethos de position) qui régissent les comportements de ses membres. Dans le milieu quasiment prolétaire dont est issu Édouard Louis, les hommes doivent à tout prix « être masculin, ne pas se comporter comme une fille, ne pas être un pédé ». L’auteur dénonce les travers de cette masculinité exacerbée.

Par exemple, ceux qui acceptent de se soumettre aux règles de l’école sont suspectés d’avoir une « sexualité déviante ». Pour prouver sa masculinité, le père de Louis a abandonné l’école le plus tôt possible. Il s’est ainsi privé d’un meilleur destin social qu’auraient pu permettre des études. L’écrivain résume l’aliénation causée par les stéréotypes de genre en une simple équation : « Haine de l’homosexualité = pauvreté. » On comprend qu’il ait reçu pour son premier roman le prix Pierre Guénin contre l'homophobie et pour l'égalité des droits.

Si Édouard Louis a pu s’extraire de sa condition grâce aux études, c’est quelque part « grâce » à son orientation sexuelle. Comme il l’écrit dans En finir avec Eddy Bellegueule : « Le fait d'aimer les garçons transformait l'ensemble de mon rapport au monde, qui me poussait à m'identifier à des valeurs qui n'étaient pas celles de ma famille. » On peut en conclure que son homosexualité, qui faisait la honte de son père et de sa famille, lui a permis d’accéder à l’éducation et à une plus haute position sociale, d’où il peut influencer la politique et non plus la subir. L’émancipation passerait donc par la suppression des stéréotypes de genre.

Comme En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence avant lui, ce nouveau roman a été autant salué que critiqué. Certains déplorent son manque de crédibilité et le maniérisme avec lequel l’auteur se lamente sur son sort ; d’autres y voient un récit poignant et bouleversant écrit par une voix littéraire majeure. Édouard Louis ne fait pas l’unanimité, mais cela serait difficile avec un récit aussi cru et propice aux polémiques. Accuser explicitement des politiciens et politiciennes d’avoir détruit son père, il fallait l’oser, mais cela peut paraître un peu facile et exagéré.

Le jeune écrivain rapporte ses souvenirs d’enfance de manière sobre et directe. Il ne les commente pas et laisse le lecteur tirer lui-même ses conclusions : « Un soir, dans le café du village, tu as dit devant tout le monde que tu aurais préféré avoir un autre fils que moi. Pendant plusieurs semaines j’ai eu envie de mourir. » Toutefois, lorsqu’il aborde l’évolution sociale de son père, Louis donne son analyse personnelle : « Quand le mois de décembre commence, tu nous dis que tu as hâte que les fêtes soient terminées, passées, derrière nous, et je crois que tu fais semblant de haïr le bonheur pour te faire croire que si ta vie a les apparences d’une vie malheureuse, c’est toi qui l’a choisi, comme si tu voulais faire croire que tu avais le contrôle sur ton propre malheur, comme si tu voulais donner l’impression que si ta vie a été trop dure, c’est toi qui l’as voulu, par dégoût du plaisir, par détestation de la joie. » Dans ces passages-là, on a l’impression que Louis cherche ses mots, cherche le bon mot, et cela donne des phrases à rallonge parfois dures à digérer. L’écriture semble ici un simple support pour un récit oral, la forme du contenu n’ayant pas été adaptée pour correspondre au médium. Cette dimension d’oralité est annoncée dans la préface qui décrit le texte comme un monologue de théâtre.

Avec Qui a tué mon père, Édouard Louis propose un livre aux multiples facettes. L’écriture de cette autobiographie déguisée en roman rappelle la mise en scène théâtrale dans la préface et le journal intime dans les récits de souvenirs d’enfance. Quant au message, il fait appel à la politique et à la sociologie pour décrire les inégalités et stéréotypes du système actuel. De même que la superposition des couches fait la saveur de la lasagne, la complexité de cet ouvrage est sa force : loin d’un essai hautain et ésotérique, le récit d’expériences personnelles concrétise la dénonciation sociopolitique et en décuple l’impact sur nos consciences.

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Qui a tué mon père

Édouard Louis

Seuil, 2018

80 pages