La voix est souvent une caractéristique qui fait passer un morceau de « savant » à « populaire ». Un passage qui signe pourtant une perte de prestige. Or, dans les musiques électroniques, de nombreuses musiciennes utilisent leur voix, tout genre confondus.

Dans le jazz, 70% des chanteurs sont en fait des chanteuses, pour seulement 4% d'instrumentalistes femmes, comme l’observe Marie Buscatto. Cette dernière l’explique par le fait que la voix s’apparente à un talent naturel, n’exigeant pas d’apprentissage ou de technique particulière. Étant issue du corps, vecteur d’émotion et de subjectivité, elle répond aux caractéristiques dites « féminines ». Les femmes s’y sentiraient donc plus légitimes. Sans parler des nombreux modèles à qui se référer.

La voix est aussi un moyen de contestation et d’expression sans pareil. Une manière, pour des minorités, de prendre la parole lorsque celle-ci est rabrouée. Il est donc intéressant d’explorer cet « outil », de l’analyser mais aussi de se laisser surprendre par ce qu’il peut proposer.

Laurie Anderson

J’ai voulu regrouper dans cette playlist des artistes qui jouent sur ces frontières poreuses pour mieux les altérer. Au même titre que Laurie Anderson avec son Oh Superman, les voix prennent un rôle politique dans leur expression même, en dépassant la portée des mots qu’elles peuvent véhiculer. Triturées, transformées, désincarnées ou au contraire spontanées, hyper-sexualisées et opposées à la raideur de la machine, elles deviennent (inconsciemment, souvent) un instrument de pouvoir. Comment la voix peut-elle encore être naturelle lorsqu’elle n’est plus que science et informatique ? Le renouveau de la musique électronique s’incarne là : en troublant les frontières entre « savant » et « populaire », en les moquant, les caricaturant. Tout en proposant quelque chose d’inédit et de particulièrement humain.

Mira Calix

Chantal Passamonte est une artiste multidisciplinaire et compositrice anglaise née en Afrique du Sud à la fin des années soixante. Sa recherche plastique se matérialise musicalement dans Utopia, sorti en 2019 chez Warp. Un EP particulier, qui joue sur les codes du genre, les déconstruit et les affirme. Les sons sont expérimentaux, mais sans sophistication, faisant référence au Futur garage, genre musical dont Fatima Al Qadiri est à ce jour l’une des principales représentantes.

Le mot garage est à prendre au sens que lui donnait le garage rock. En émergeant dans les années soixante, la musique  « garage » est produite avec peu de moyens, hors studio et en se détachant des contraintes technique (à la fois musicale et d’enregistrement), offrant un son particulièrement bruyant et crade. Le Futur garage explore la même dynamique : tirés du logiciel Garage band (ou Logic pro) directement, légèrement modifiés ou pas du tout, les instruments électroniques sont impersonnels mais le deviennent avec la faculté de l’artiste à les déconstruire, les dégager des cadres temporels ou tout simplement les triturer rythmiquement. L’exploration musicale devient à portée de tous. La musique devient alors une matière brute à modeler, à contrarier, avec sérieux mais non sans humour.

Jockstrap

Jockstrap est un duo qui réunit Georgia Ellery and Taylor, jeunes vingtenaires anglais. En empruntant les codes de la pop, tout en les taquinant, le résultat est solaire et malin, parfois dérangeant mais toujours surprenant. Les références sont nombreuses et riches, à la fois classiques ou expérimentales, empêchant les catégorisations trop rapides ou la rigidité des a priori.

Elsa Hewitt

À seulement 25 ans, Elsa Hewitt est une productrice de musique électronique prolifique avec pas moins de 5 albums sortis ces deux dernières années sans compter les singles et EP. Cette prouesse est admirable mais pourrait être mauvais signe, pourtant avec Hewitt, cette spontanéité a du bon. Son travail est très sensible et méticuleux, proposant un spectre lumineux de sonorité et de textures qui ouvre à plus de liberté et sincérité.

Domenique Dumont

Artūrs Liepiņš et Anete Stece forme le duo Letton Domenique Dumont, chanté en français, aux sons eighties mais pas trop, californien mais pas tant, tropical mais pas vraiment. Fondateur de leur propre label, Antinote Recordings, ils sont à l’origine de Comme ça (2015) et Miniatures de auto rhythm (2018), faussement naïf, réjouissant et entêtant.