Difficile de faire face à l’altérité. L’inconnu surprend, angoisse. Alors certains ont cherché à lire l’avenir à travers l’ondulation de l’eau. D’autres y ont découvert des vertus thérapeutiques, pour se détacher du passé. Tomoko Sauvage, quant à elle, en a saisi les multiples vibrations à travers la céramique dans un album délicat et enchanteur qui invite à se libérer de l’étreinte du temps.

Tomoko Miyata Sauvage est japonaise, mais c’est à Paris qu’elle vit désormais. Ses deux premiers albums, Musique Hydromantique (2017) et Ombrophilia (2009), sont le fruit de dix années de recherche sur l’eau et ses propriétés acoustiques. L’hydromancie est, selon l’Encyclopédie de Diderot, l’art de produire, par le moyen de l'eau, certaines apparences singulières. Ces illusions d’optiques, ces oracles liquides, Tomoko Sauvage les a détachés de leur simple fonction visuelle pour leur offrir la possibilité de l’immatérialité et de la pluralité sonore. C’est par le biais de bols en porcelaine amplifiés par des hydrophones — microphones sous-marins — qu’elle expérimente ces sonorités imprévisibles et vibrantes.

Tomoko Sauvage © Patrick Rimond

L’eau ruisselle délicatement des pierres accrochées en l’air, tandis qu’avec ses doigts ou un verre rempli d’eau, elle fait varier le son dans différents bols de céramique. Les formats divers et la quantité d’eau qui compose ces récipients modifient l’amplitude du son. Accompagnée d’un ordinateur et de pédales d’effet, confrontée à la réverbération du son dans l’espace, elle mêle l’instantanéité du mouvement de l’eau à la permanence et la continuité des larsens hydrophoniques, cette rencontre invitant à la contemplation et à la méditation.

Contempler, voilà un mot qu’il nous est difficile d’appréhender en tout quiétude. Car dans Musique Hydromantique, les mélodies et les rythmes ne sont qu’accidentels. L’onde qui se crée par la rencontre du liquide et de l’air devient un jeu de hasard. Ce point d’équilibre, fragile et inconstant, pousse à se confronter à l’altérité, au ralentissement, à l’attente. Cette rencontre avec l’inconnu nous ramène à l’imprévisibilité et la non-prédictibilité de l’avenir. Et l’ironie est là : ces sons générés à travers l’eau nous évoquent ceux d’une horloge déréglée, incertaine, indécise. Une décélération nourrissante et apaisante. Un minimalisme musical qui invite à la réflexion en toute délicatesse.

Bien que fixée dans le marbre à travers ces deux premiers opus, Musique Hydromantique n’est pas qu’une performance abstraite : elle s’est expérimentée lors de son enregistrement en contact avec l’environnement et l’espace qui la reçoit, le son étant affectée par l’architecture, la température, l'humidité et la présence humaine. Ces interférences électro-acoustique prennent à nouveau place en live, ramenant à la dimension singulière de la temporalité qui l’accueille. C’est à Bruxelles qu’il sera possible de la découvrir le 4 avril prochain, à l’occasion du festival BRDCST, à l’AB. Ce concert est gratuit et sans réservation.

En savoir plus...

Musique hydromantique est sorti en octobre 2017 chez Shelter Press, une maison d’édition indépendante qui publie des livres d’artistes, des multiples et des disques dans les champs de l’art contemporain, de la poésie et de la musique expérimentale.

http://www.lespressesdureel.com/

Si vous désirez plus de musique délicate

Chez vous : j’ai sélectionné une vingtaine de morceaux sortis entre 2015 et 2018. Ces artistes de musiques électroniques proposent un travail qui invite à la contemplation, à l’imprévisibilité et au ralentissement.

En dehors : il y a le festival des musiques délicates qui se tiendra en avril au BRASS avec (entre autres) Peter Broderick, Audrey Lauro, Eloïse Decazes, Satoshi Ashikawa ainsi que des séances d’écoute de l’album A Little Noise in the System de Pauline Oliveros, de Still Way de Satoshi Ashikawa et des installations sonores de l’ensemble 0.

http://lebrass.be/event/delicate-music-festival/