Parce que le spectacle est étonnant et surprenant : C'est toujours un peu dangereux de s'attacher à qui que ce soit, proposé au Varia en janvier dernier, laisse traîner des souvenirs intrigants et imprime l'esprit d'une expérience étrange. Faisons quelques pas en arrière. 

En prenant place à la première rangée, je me suis d'abord imaginée dans une salle de cinéma, puis sur le tournage d'un film d'animation Pixar. Une scène sobre : un aquarium au milieu et une table sur le devant, à peine éclairée. Un homme au visage sec et tout de noir vêtu nous enjoint d'éteindre nos portables. C'est pour éviter les interférences avec tout son brol électronique. C'est comme ça que commence notre conversation avec Hervé.  

Il nous conte l'histoire de son duo avec Eno. Eno, le grand dadet sensible. C'est l'homme qu'on voit dans l'aquarium. Assis comme ça, il me fait penser à une oeuvre de Francis Bacon (Three  studies of Lucian Freud). Ils tentent tant bien que mal de monter une pièce au sujet d'un homme et celle-ci commence en rappelant un événement traumatisant de la petite enfance d'Eno.

Au début, le décor nous intrigue : on se demande bien à quoi va servir cet aquarium placé au milieu de la scène. L'attitude d'Hervé nous désarçonne, on ne sait pas s'il s'agit de réalité ou si la fiction a déjà commencé. Et c'est bien dans cet entre-deux troublant que tout va se jouer. Entre jeu et non-jeu.

Au fond, au-delà du spectaculaire, c'est une réflexion sur le métier de comédien et sur l'art de faire voyager les émotions, ses émotions.

Ce ne sera pas une pièce à regarder tranquillement, vissés sur nos sièges confortables.Ils ont décidé de nous interpeller, de nous maltraiter. On se rend compte, que nous écrivons l'histoire avec eux. C'est comme une farce dont chacun est tour à tour le dindon. Les rôles sont interchangeables à souhait, en apparence du moins. C'est un two men show qui nous bouscule en allant explorer les limites de l'absurde. Ils ont décidé de nous malmener et c'est délicieux, c'est populaire, culotté, politiquement incorrect ; du script à la mise en scène : tout est grotesque.

Au fond, au-delà du spectaculaire, c'est une réflexion sur le métier de comédien et sur l'art de faire voyager les émotions, ses émotions. Mais c'est aussi une critique de l'ego et l'aveu d'une angoisse : celle de ne plus être regardé.

J'ai adoré la pièce même si certaines scènes m'ont rendue perplexe. J'ai aimé être surprise, j'ai aimé prendre part à l'oeuvre et ne pas juste être une spectatrice. Parfois, j'avais envie de résister, une part de moi-même voulait protester et ne pas me plier aux injonctions des deux hommes, d'être le grain intelligent et critique qui freinerait la mécanique de la pièce. Mais rien à faire, on se prend au jeu,  la pièce fait appelle à nos sens : on touche, on voit, on sent, on ressent.

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C’est toujours un peu dangereux de s’attacher à qui que ce soit

Conçu et joué par Eno Krojanker et Hervé Piron
Mis en son par Maxime Bodson
Lumières de Laurence Halloy
Dramaturgie de Marie Henry
Masques et perruques créée par Loïc Nebreda Rebecca Flores

Vu au Varia en janvier 2018.