Jusqu’au 17 décembre 2017, la Fondation Henri Cartier-Bresson présente l’exposition Traverser de Raymond Depardon. Chronique d'une visite.

C’est le vieux Schiller qui disait que la beauté rend libre. Ou bien est-ce mon grand-père, le mathématicien ? Ou une amie philosophe de langue allemande ? Est-ce vrai d’ailleurs, ce mensonge, que la beauté rend libre ? Et qu’est-ce que la « beauté », qu’est-ce que la « liberté » ? C’est la sœur de mon amante qui m’expliquait, en français, que chez Kant, la beauté est son propre concept. Il faut le sentir… Me revient à l’instant que, toujours pour ce même Kant, la liberté est indémontrable : on ne peut que la réaliser. Ainsi va l’histoire. D’où l’enthousiasme du philosophe de Königsberg pour la Révolution française, malgré l’épisode de la Terreur... Et malgré les exagérations évidentes, les dérives violentes, toutes sanguinaires qu’elles furent. Cela valait le coup de remettre les pendules à l’heure, et de déclarer à la face du monde : les droits de l’homme et du citoyen. La beauté, la liberté ? Choses étranges et difficiles à saisir, parole.

La limite de mon rôle, c’était de donner à regarder, en silence.

Raymond Depardon, la Solitude heureuse du voyageur

Depardon s’en tient à sa devise, ce samedi 16 septembre, boulevard Raspail, numéro 15, dans la librairie Gallimard. Le photographe n’a guère souhaité s’étendre en grands discours, ou même jeter ne fût-ce qu’un petit mot de son dernier ouvrage : Bolivia. Un beau bouquin qu’il signait entre 17 et 19 heures. Il a résisté aux demandes de la libraire, qui, comme nous autres, aurait tant aimé un petit 10-15 minutes de présentation… Heureusement que la Fondation Henri Cartier-Bresson n’est pas loin.

Métro Avenue du Président-Kennedy, Paris 16e arrondissement, 1997 © Raymond Depardon / Magnum Photos

La tour Montparnasse, s’il vous plaît ? Toujours tout droit, ensuite sur votre gauche, on la voit d’ailleurs, normalement. Une petite marche tout ce qu’il y a de plus délié et de souple, un soleil de fin d’après-midi, ma foi, fort clément : l’opulence tranquille de la rue du Cherche-Midi laisse bientôt place à l’agitation du boulevard : livreurs à vélo coursés par des autos ; promeneurs pressés empressés ; familles bourgeoises, à la coule ; une vieille à trois pattes ; une jeune élégante pas si légère finalement.

Piétons, attention, traversez en deux temps. Terrasses de cafés, banques, magasins de fringues, de design, de bonsaïs… cavistes, taxidermistes, philatélistes et autres naturopathes. Regarde devant toi sinon tu vas te casser la figure… Avenue du Maine : Défense d’afficher – Loi du 29 juillet 1881. Un gamin joue au foot tout seul sur le trottoir crotté ; un pigeon s’envole dans les premières feuilles de l’automne ; tout a-t-il déjà été écrit ? Qu’importe, je demande la Fondation HCB à qui daigne s’arrêter. Place Bienvenue, personne pour me montrer le chemin, personne pour m’offrir la visite guidée du quartier. Les Sables d’OlonnesSaint Malo – Quimper – Brest… Et si j’allais en Bretagne ? Gare Montparnasse, il fait grand calme aujourd’hui : les vacances sont terminées. Et puis, c’est une zone vigie pirate, alors. Pas de temps à perdre, le musée risque de fermer. Bayonne – La Rochelle – Tarbes – Niort ? Rue du Départ, que je monte d’un pas ferme, guettant qui aurait la tête à me renseigner. Celui-ci est navré, vraiment pas. Dommage, une bonne bouille, avec son imper et son bob en cuir. Et ce mendiant assis en tailleur devant un lapin blanc immobile, en sait-il quelque chose, assez aimable pour m’indiquer ma route ? Ai-je la moindre chance de me repérer dans ce coin sans téléphone intelligent ? C’est dépaysant, l’inconnu, hé hé ! Devant la gare, les gens vont et viennent, ils sont plutôt de passage, et non, ce n’est pas la Fondation Cartier, merci quand même… Cheveux poivre et sel, lunettes, un gentilhomme incline pour une sorte de cité, juste après le souterrain qui part de l’esplanade devant la gare : demi-tour toute. Rien. Nul ne sait, d’autres ne sont pas intéressés. Et dans le Kiosque Culture ? 2, impasse Lebouis : remontez l’avenue du Maine, et, après Gaîté, sur votre droite – oui, plus haut, à partir du cimetière, sur votre droite. La demoiselle sur son ordinateur a mis trente secondes chrono. Il est 17 h 57, tout va pour le mieux, sinon qu’un bus a manqué de m’écraser, ce sera pour une prochaine. « Enquête sur les faiblesses du modèle allemand », titre le Monde (foutu pour les références philosophiques). Par contre, je note avec joie une main de bronze doublée d’un antivol, servant à peser sur la bâche en plastique qui protège la marchandise du vendeur de journaux : clic ! Aimer Décorer Rêver, by the way, c’est le 14e arrondissement, là....

Mairie de Paris – + 18° C – 18 h 07.

Appel à projets pour le nouveau Pavillon...

La rentrée dans le Centre Paris Anim’ toute une diversité...

Étudiants étrangers 2 services d’accueil pour vos démarches...

En lettres digitales vertes et jaunes défilent les annonces sur le tableau public, poésie urbaine pourquoi non. Rue de l’Ouest après Barclay, après le Point Soleil (n° 1 du bronzage) sur votre gauche l’impasse Lebouis resplendit sous une lumière intense. Et quelle lumière, celle de septembre ! Ce sera aux premier et deuxième étages : Traverser.

J’essaie d’encadrer le réel devant moi.

Il n’a souvent que peu d’intérêt en réalité.

Il faut que je rêve !

L’expo se déroule jusqu’au 17 décembre. Soixante années de photographie ne sauraient se résumer, je vous la recommande. On ne résume ni ne commente un cheval qui galope crinière au vent, même s’il s’appelle Bijou, et que Depardon l’a photographié en 1957 à la ferme en Garet. Une bête magnifique, saisie en pleine course au milieu d’un champ, sur fond de pylônes électriques : épreuve gélatino-argentique moderne.

Le hors-champ est ce qui me manque dans la photographie ; c’est cette absence que je lui reproche. Le cadre, c’est le champ. C’est-à-dire que c’est le contraire du hors-champ. À travers le cadre, on sélectionne. On a un parti pris, on coupe, on ne montre pas, on sélectionne, on tue, on mord, on enferme une image, on donne à voir quelque chose et pas le reste. Personnellement, j’aime beaucoup le cadre, je trouve que c’est l’élégance de l’image. (Errance, Seuil, 2000.)

Glasgow, Écosse, 1980 © Raymond Depardon / Magnum Photos

Je profite d’être seul parmi ces images pour m’adonner à la rêverie, écouter, regarder : paysages, silhouettes, gestes venus de loin, noirs et blancs éclats volés au temps. Le désert, l’errance, la campagne, la ville, la terre natale... Je ne veux pas rapprocher des peuples qui n’ont rien à voir ensemble. La seule chose que je peux rapprocher, c’est ma façon de voir. (Errance, Seuil, 2000.)

En haut c’est la prison, puis l’hôpital psychiatrique, Bianchi, Naples, Italie, 1979. Je me dépêche de recopier les mots avant qu’on me sorte. :

Le photographe est là, il ressemble à un nouvel arrivant, à un nouveau pensionnaire, on le voit tous les jours, ce n’est ni un médecin ni un infirmier, il n’est pas du métier, il tourne, lui aussi, il cherche quelque chose, il a l’air sympathique, pas encore très à l’aise, il ne parle pas. On dirait qu’il ne regarde pas, il a quelque chose à la main […].

S’il vous plaît, monsieur, encore un moment :

Il n’y a pas de tristesse, c’est le mental qui commande. Tout est libre, sans liens, sans contacts. La pensée seule reste libre, c’est la seule chose encore en liberté. Le photographe aussi, il reste libre. (Contact, R. Depardon/ R. Ikhlef, prod. 1990, 13’, 35 mm, n. et b.)

… ça ferme, je ne parviens plus à me relire, on me prie de descendre. Les toilettes sont au troisième étage, qu’on ne s’imagine pas, à moins d’être un sauvage, pouvoir soulager sa vessie avant de sortir.

Voici la rue Jean-Zay, homme politique et ministre né en 1904 et assassiné en 1944, etc., etc.

… le métro est bloqué à l’arrêt de la ligne 6 : couché à terre, un jeune homme fait une crise d’épilepsie.

Et puis le métro repart...

En savoir plus...

Raymond Depardon
Traverser

du 13 septembre au 17 décembre 2017

à la Fondation Henri Cartier-Bresson

2, impasse Lebouis, 75014 Paris
Tel : 01 56 80 27 00
www.henricartierbresson.org/expositions/raymond-depardon