Topor est de retour le temps d'une exposition à la Bibliothèque nationale de France : l’occasion de se regarder dans le miroir de sa poésie.

Le livre est le seul véhicule dont dispose le voyageur immobile. Mais Topor a abandonné le texte en échange du tâchier. Qu’est-ce que c’est que ça, un tâchier ? C’est un mélange d’images et de mots, de mayonnaise et de cirage, de crachat et de rouge à lèvres... Pour en arriver là, il a fallu chercher longtemps. Une idée si géniale ne tombe pas du ciel. Elle ne pousse pas non plus dans les champs, comme les carottes et les pommes de terre. Il faut en avoir bavé, sué, et pleuré des larmes de détresse, et d’angoisse, pour qu’un jour, comme un éclair déchirant la nuit, brille l’image puissante à laquelle offrir sa vie. Nul champ de patates avenue de France. Il n’y a pas non plus d’arbres, ni de fleurs. Et si on cherche des rochers, il faut regarder vers le ciel.

Photos : Ad Petersen, 1975

À l’arrêt du tram 3a, des lampadaires au sommet desquels pointent ridiculement des espèces de météores échouées, ornent la place Farhat-Hached comme d’absurdes fléchettes sur une cible de béton... On se croirait quelque part dans l’Écume des jours, ou en Pologne, c’est-à-dire nulle part. Une architecture ironique, avec des bâtiments futuristes, tours de Babel ou tours de Pise, on ne sait pas trop, tant la diagonale prétend incarner une figure cosmopolite de la modernité. On s’arrête devant ces immeubles bariolés faits de bois et d’acier ; on s’interroge, la main au menton, devant ces plantes vertes qui tombent des balcons visant à réconcilier, c’est probable, le fameux conflit entre nature et culture... Dans un paysage à ce point lisse et aseptisé, on ne réfléchit pas plus loin : on passe son chemin, tout pareil aux autres individus, tellement le vent qui souffle là menace de vous geler sur place comme un fish stick, même au printemps.

Si je me retrouve dans cet enfer, c’est que La BnF consacre une exposition rétrospective à Roland Topor vingt ans après sa mort. Disons-le immédiatement : il y a peut-être impossibilité technique d’insérer, d’une manière vraiment organique, un poème dans l’optique de lecture d’un journal. Manque de marge, de blanc, de silence autour du texte. Les dessins de Topor sont bien des poèmes. Et la seule technique dont il se réclamait pour illustrer l’actualité dont il fut le contemporain, ou encore mieux un livre, c’était de lire scrupuleusement, et puis de récolter les images qui naissent au passage. Encore fallait-il en avoir envie. La question que nous pose Topor est la suivante : comment naissent les envies ? Car c’est d’abord un jeune homme qui se couche tôt et qui se lève tard, un fumeur de pipe de même pas vingt-cinq ans, qu’on voit débarquer sur la scène artistique, un dilettante en somme, une manière d’incapable. Mais un jeune homme qui, rapidement, fait feu de tout bois. Il veut être lisible, réussir à se faire comprendre : imposer son style pour se tirer d’affaire.

Je veux que mon existence

Soit une suprême offense

Aux vautours qui s’impatientent

Depuis les années quarante

En illustrant sans complexe

Le sang la merde et le sexe.

 

Ce voyageur immobile n’en a pas moins passé son enfance en Savoie. Il s’en souviendra lorsqu’il fut temps de dessiner dans les marges des romans de Marcel Aymé. Il y fait apparaître des visages, ceux qu’il voit lui, ceux qui surgissent à mesure que l’enveloppe le temps de la lecture, de l’imaginaire. C’est ce monde-là qu’il habite vraiment, tant le réel – ou ce qu’on appelle tel – lui donne des boutons. Il y est allergique, il dit : je suis asthmatique à cette réalité au fonctionnement unique, dont les codes sont prévus d’avance. Cette réalité qui a la forme coutumière d’un enterrement, et dont il ne désire en aucun cas devenir un spécialiste. Lui préfère le jeu à l’enfermement, la fuite à la mort.

Roland Topor, Le Voyageur immobile, 1968, lithographie, BnF, département des estampes et photographies ©Caroline Dubois.

Comme tout grand artiste : il cherche des alliés ; il met en place une stratégie. Il bouge encore. Pour cet homme fragile, qui considère que la maladie est un moyen d’évasion comme un autre, la stratégie n’est rien d’autre que d’organiser l’énergie qu’on a. Il s’agit de jouer avec ses possibilités, sans oublier le plaisir et la nécessité, comme il le raconte, entre deux bouffées de cigare, à E. Devolder dans un entretien filmé en 1994 qui clôture l’exposition... Mais Roland Topor n’a jamais cru, pour défendre son entreprise, au cours magistral. Il est un déconneur dans l’âme. Un déconneur qui prend son époque au sérieux cependant, pour mieux la tourner en dérision. Voyez les Équilibristes publié par le New York Times en 1962, ou la Foule dans Hara-Kiri en 1963. Ces encres peignent un univers en noir et blanc où la précarité et la solitude de l’existence ne laissent d’autre choix que de s’armer d’un bâton pour maintenir son centre de gravité, ou d’une pioche afin de se tailler un passage dans la multitude indifférente.

Hier soir, je suis resté chez moi...

Aujourd’hui, je suis sorti...

Je n’ai pas trouvé de différence.

Demain, j’essaye autre chose.

 

Pourtant, son évolution vers la couleur est de plus en plus affirmée. Au gré des numéros, on voit son personnage fétiche au chapeau melon abandonner la scie, le marteau et le clou du sadisme au premier degré et se projeter dans des cauchemars ou des délires de plus en plus extravagants, de plus en plus personnels. La liberté de ton enrichit la palette de Topor et son inspiration fulgure en tous sens. Si Topor fuit par la bouche en prenant souvent les mots et les expressions au pied de la lettre, il ne rechigne jamais à donner un coup de main pour inventer des situations, des sketches, des costumes ou des scénarios, films d’animation et autres émissions de télévision auxquels ses amis lui proposent de contribuer. Celui qui se présente comme un gosse à l’école qui écrit, et qui dessine, pendant que jargonne le professeur, reste un écrivain dont le Locataire chimérique inspira le film de Polanski.

La question de Topor est aussi celle-ci : qu’est-ce qui a de la valeur ? Quelles sont les raisons qui font qu’une chose a un prix ? Ça ne vaut rien ? Ça vaut quelque chose ? D’un seul coup ça a de la valeur... mais qu’est-ce qui est valorisé par là ? À la limite de l’art contemporain vers la fin de sa vie, Topor n’est pas dupe de la loi du marché. Il refuse de se laisser coincer par le chantage commercial, il refuse simplement de fonder sa pensée sur le cours fluctuant de la bourse. Si Topor chie des points d’interrogations comme il respire, il refuse de baisser son pantalon pour pouvoir bouffer, et payer des tournées à ses potes, des bouquets de pivoines à ses amantes ! Et s’il faut manger, en effet, et pour cela participer à la mascarade sociale en fabriquant des images, en répondant aux commandes, l’objectif de son travail reste de jouer avec la vie tout court, toute nue : fumante et dégoulinante. Avec les passions humaines, avec la panique et l’amour, la beauté et la laideur humaine. Pour cela : il faut réussir à avoir envie ! Ses dessins sont le résultat de ce combat, ou de cette course effrénée, ils sont, comme l’écrit Frédéric Pajak : comme des satellites hilares et les consolations désinvoltes d’une vision du monde.

Autant, donc, de moyens de se tirer d’affaire. Seul ou à plusieurs, ça dépend. Parfois, on reste à la maison, et on est comme celui qui est puni pendant que les autres jouent dehors. D’autres fois, on fait équipe, avec d’autres, qui ne sont pas forcément des ennemis. Alors on met en scène, on joue collectif afin d’indiquer les symptômes de la maladie dominante. Mais quant à savoir comment la traiter, Dieu seul le sait ! Voilà donc un héros contemporain qui a pris un certain plaisir à peindre l’homme contemporain, tel qu’il le comprend, tel qu’il le rencontre trop souvent, pour son malheur et le vôtre. Topor nous regarde, et se fend la gueule.

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Le monde selon Topor

À la Bibliothèque nationale de France

Site François-Mitterand | Galerie 1

Du 28 mars au 16 juillet 2017

 

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