Une sélection d’autoportraits de combat, de miroirs à magnifier, d’apparitions / disparitions mémorables, d’êtres humains qui vous font face. Ne baissez pas les yeux.

Dans son très poignant et percutant stand-up Nanette, la comédienne Hannah Gadsby rappelle l’importance de (re)prendre en main sa narration. De ne pas laisser l’autodérision ou la colère dicter seuls leur loi. De ne pas générer – pour le confort des autres mais sa propre perte – une tension qui ne nous aide pas à sortir grandis ou résilients de nos expériences. Elle scande aussi l’importance que revêtent aujourd’hui toutes ces voix de la diversité. Redit le lien qui rapproche son histoire de la nôtre.

M’est alors venue l’envie de vous proposer quelques autoportraits chargés de sens. Des pans de conscience de soi mais aussi d’activisme. Vous donner à voir et à lire quelques artistes pour qui la pratique de l’image est un passe-frontières, la possibilité d’une identité qu’elles peuvent elles-mêmes mettre en question. Une identité qui résonne, s’imprime enfin quand jusque-là, elle était stigmatisée, empêchée, figée en carcans.

 

Hélène Amouzou

(née au Togo en 1969, réside désormais à Molenbeek)

Série Between The Wallpaper and The Wall

À la manière de la toute jeune Francesca Woodman, on trouve dans le travail photographique d’Hélène Amouzou autant de présence que d’absence. Sa silhouette s’inscrit dans les limbes, fantomatique, devant ce mur dont même le motif s’effiloche. L’image est davantage en décomposition qu’en composition. La série a été prise au moment où la photographe, en attente de la régularisation de ses papiers, se trouvait elle aussi dans cette non-zone de l’existence où l’on préfère ne pas savoir que vous êtes là, où vous devez vous rendre invisible aux yeux de tous. Où l’anxiété d’un nouvel exil est palpable. Où toute votre identité est pliée dans une valise. Reste la force d’un travail né dans le secret d’un grenier, transformé en atelier clandestin.

En savoir plus sur Hélène Damouzou :

Son site

Un extrait du film Vue sur mères réalisée par Eva Houdova autour de 5 femmes de Molenbeek St-Jean cherchant leur voie à travers une expression artistique.

 

Kerry Mansfield

(née dans le New Jersey en 1974, réside aujourd’hui à San Francisco)

Self Portrait Chemo 6th Cycle III – Série Aftermath  – 2009

À 31 ans, on annonce à la photographe qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Au-delà du choc – si jeune, et jusque là invulnérable – elle qui jusque-là explorait la notion d’habitat et de chez soi doit considérablement modifier sa vision forgée au cours des années. Que devient-on quand le corps se dissout ? Qu’est-ce qui est détruit dans les processus de chirurgie et de chimiothérapie ? Comment vit-on en soi quand lorsqu’on se transforme à ce point ? Autant de questions que Kerry Mansfield documente au scalpel, se réservant un espace solitaire pour s’immortaliser, étape après étape. Une autre façon de dire « Voici ce qu’était ma maison à l’époque ».

En savoir plus sur Kerry Mansfield :

Son site

Une discussion vidéo pour Lens Culture autour des projets Aftermath et Expired

 

Zanele Muholi

(née en 1972 à Umlazi, township de Durban, en Afrique du Sud).

Somnyama Ngonyama II, Oslo, 2015 – Série Somnyama Ngonyama (Louée soit la lionne noire) entamée en 2014.

Zanele Muholi se définit non pas comme une artiste, mais comme une activiste visuelle. Si l’homosexualité n’est pas considérée comme criminelle en Afrique du Sud (contrairement à d’autre pays) et si les mariages entre deux personnes du même sexe sont devenus courants depuis 2006, les violences – dont les viols correctifs tant pour les hommes que pour les femmes – restent bel et bien présentes et les soupçons d’immoralité courent encore sur bien trop de lèvres. Entre 2006 et 2011, elle immortalise la communauté lesbienne dans sa série Faces and Phases (plus de 200 portraits). Accueillie avec dédain dans un hôtel de New York alors qu’elle y était invitée dans le cadre d’un festival, elle comprend l’importance de favoriser sa visibilité de femme noire et lesbienne. Elle entame alors une série impressionnante d’autoportraits, où chaque objet incongru qui la vêt constitue un questionnement sur les représentations : l’esthétique se mêle ici au politique, la servitude historique côtoie les clichés exotiques.

En savoir plus sur Zanele Muholi :

Une partie des images de la série Somnyama Ngonyama pour le site du Guardian.

Un portrait du Monde en octobre 2017

 

Samantha Geballe

(vit et travaille dans la baie de San Francisco).

Forest – Série Self-Untitled – débutée en 2013

À l’heure où la grossophobie reste plus que latente – sur les réseaux et ailleurs – mais où la résistance s’organise sous forme de manifeste comme celui de Gras Politique (autour de Daria Marx) ou sous forme de projets d’empowerment liés au mouvement Body Positive, comme récemment celui d’Ophélie Longuépée, il reste des chemins d’acceptation de soi et de subversion des diktats menés au singulier. La photographe Iiu Susiraja mettait déjà en scène son corps jugé hors-normes par la société dans des moments maladroits, cocasses, brutalement sincères. Samantha Geballe refuse de se définir comme la grosse de service. Elle a commencé à faire des autoportraits, expression de sa douleur et de sa colère, pour créer un vecteur de connexion entre elle et les autres. Pour être à nouveau perçue comme une personne. Puis elle a pris conscience que son dysfonctionnement était devenu une source d’inspiration mais aussi un masque derrière lequel elle se réfugiait. Elle a décidé de subir une chirurgie et de se faire poser un bypass gastrique. Son corps porte aujourd’hui encore la mémoire et la peau de celle qu’elle était sur les images et lui faut encore apprendre à vivre avec ces stigmates-là. Une phase qu’elle continue à documenter, avec courage et conviction sur d’autres autoportraits.

En savoir plus sur Samantha Geballe :

Son site

Un autoportrait vidéo suite à ce bypass gastrique qui lui a fait perdre du poids mais dont sa peau se souvient.

 

Omar Victor Diop

(né en 1980 à Dakar où il réside toujours aujourd’hui)

Autoportrait en Albert (ou Adolf) Badin (1747 ou 1750 -1822) – Série Diaspora – 2014

Adolf Ludvig Gustav Frederik Albert Badin, né Couchi et connu comme Badin fut immortalisé par le peintre Gustaf Lundberg en 1775. Il était fonctionnaire et diariste à la cour de Suède, d’abord maître d’hôtel de la Reine Louisa Ulrika de Prusse puis de la Princesse Sophia Albertine de Suède.

Suite à la victoire française au mondial du ballon rond cet été, Trevor Noah (de la chaîne satirique Comedy Central) a dû essuyer une polémique qu’il n’imaginait sans doute guère provoquer. Déclarant que « l’Afrique avait gagné la Coupe du Monde », l’humoriste américain – qu’on peut difficilement considérer comme raciste – célébrait de cette manière les atouts d’une diversité envers laquelle une certaine France reste frileuse, voire carrément hostile. Serait-il si compliqué d’imaginer qu’on puisse se considérer à la fois citoyen français et camerounais, citoyen français et guinéen ? Qu’on puisse concilier plusieurs couches de soi, sans en trahir aucune ?

4 ans avant la prise de bec entre l’ambassadeur de France et Trevor Noah, Omar Victor Diop interrogeait en images la vie d’hommes africains présents sur des peintures européennes du XVe au XIXe siècle et ayant marqué l’Histoire, souvent plus discrètement qu’ils ne l’auraient dû ou malgré tout cantonnés à des positions exotiques. Réinterprétant ces figures illustres par le biais d’autoportraits, le photographe sénégalais y a ajouté des éléments empruntés au football : gants, coupes, ballons, sifflets d’arbitres et cartons. Autant de passerelles entre ces hommes si singuliers de la diaspora et les footballeurs d’aujourd’hui pour montrer que si les uns comme les autres ont ou eurent des carrières couronnées de gloire, il leur a fallu, le plus souvent incarner l’« Autre » aux yeux des Occidentaux.

En savoir plus sur Omar Victor Diop :

Son site

Une conférence en vidéo de l’artiste sur la tradition du portrait au Sénégal