critique &
création culturelle

Bien Fermer Le Robinet Merci

Une bombe édulcorée contre la docilité

Bien Fermer Le Robinet Merci présenté au théâtre de la Vie raconte l’histoire d’une bombe qui explose. C’est l’un de ces rares spectacles où l’on ne nous raconte pas une histoire en nous tenant gentiment par la main. Non, ici, le sujet nous éclate, comme une bombe à retardement, en plein visage. Nous sommes avertis à l’entrée avec une distribution de boules quies, un avertissement à la fois ironique et tendre du bruit, des cris, de la musique trop forte qui ne s’excusera pas de déborder.

Sur scène, les comédiennes Lucile Marmignon, Célestine Brassine et Blanche Delhausse, accompagnées de la musicienne Camille Huguenin forment un quatuor électrique. Habillées de costumes pop, rose, vert et orange, elles semblent tout droit sorties d’un dessin animé. Des mimiques et des gestes démesurés, une hyperactivité quasi constante, des sauts, des grimaces, des sons et de la musique pour accompagner les mouvements : tout est cartoonesque ! Pourtant derrière cet humour débordant quelque chose de grave se trame.

La pièce se compose de huit tableaux, huit petites bombes : en intro, l'accouchement, puis la fête, la consultation médicale, le supermarché, la poussette, l’aspirateur, la clé… Des lieux du quotidien, familiers, presque banals. Ce sont en fait des lieux où se rejoue l’apprentissage de la docilité. Partout, tout le temps, dès la naissance : « on ne peut pas » ; « on ne doit pas » ; « il faut » ; « c’est interdit » ; « mais calme toi ! ».

© Alice Goffaux

La metteuse en scène, Laura Moreno, parle d’un « écrasant apprentissage de la docilité depuis l’enfance ». Cette violence s’illustre dans la mise en scène par des corps déformés, tendus, repoussés, écrasés par les injonctions. Les comédiennes incarnent tour à tour parents, enfants, médecins, clientes, mères, figure d’autorité… Elles changent de rôle comme on change de masque.

Le premier tableau marquant est celui de la fête d’anniversaire. Une anecdote racontée par un personnage en rose dégénère en une avalanche d’interruptions, d’imitations et de pulsions incontrôlables. On rit, beaucoup, mais derrière le rire on reconnaît la mécanique : l’enfant corrigé, recadré, grondé, façonné.

Dans le cabinet médical, la comédienne jouant le médecin devient une machine à injonctions. Les gestes sont secs, les diagnostics absurdes, les patients réduits à des corps dociles. C’est drôle, mais d’une drôlerie grinçante. On reconnaît trop bien cette violence quotidienne.

Quant à la danse des caddies, c’est l’un des moments les plus réussis : contrôle, agressivité, injonctions incorporées, corps qui se heurtent. La docilité n’est plus en phase d’apprentissage mais est complètement enregistrée. Les règles sont apprises et la docilité est devenue un réflexe.

Au milieu de ce chaos surgit une figure étrange : la femme-léopard. Manteau de fourrure, sac de courses, regard perçant lancé au public. Elle est à la fois symbole, fantasme, menace.

© Alice Goffaux

Avec Bien Fermer Le Robinet Merci, faire des bêtises devient un acte politique. Le résultat est un théâtre déluré, bruyant, indiscipliné, hyperactif, idiot, jubilatoire, une bombe qui éclate au visage. Laura Moreno parle de son spectacle comme d’une « charade géante ». Et c’est exactement ça : des images fortes, mises bout à bout, qui finissent par révéler un sens. Un sens qui nous concerne tous. Bien Fermer Le Robinet Merci nous ramène à nos cerveaux d’enfants, à nos réflexes appris, à nos corps dociles. Et nous rappelle qu'il est encore possible de désobéir.

Bien Fermer le Robinet Merci
Mise en scène de Laura Moreno
Avec Lucile Marmignon, Célestine Brassine , Blanche Delhausse, Lila Leloup
Son : Camille Huguenin
Lumière : Adèle Evans
Assistanat à la mise en scène : Alice Goffaux
Production déléguée : Théâtre de la VieAvec la collaboration artistique de : Marion de Keyser et Selma Raphard Ayadi
En coproduction avec le Théâtre de la Vie