critique &
création culturelle

China Dream

Quand le rêve (chinois) devient réalité…

China Dream est un film documentaire réalisé par Hugo Brilmaker et Thomas Licata qui bat en brèche le « rêve chinois » du président Xi JinPing, et ce, en évoquant ce que vivent plusieurs générations autochtones, issues de la ville de Datong. Un lieu où la tradition et la modernité ne parviennent pas à dialoguer.

Récompensé du prix du public au Festival du Film de Namur (FIFF) et au festival international du film documentaire millenium, China Dream narre, comme son nom l’indique la nouvelle réalité qui imprègne la petite ville de Datong, en Chine : le rêve chinois, un idéal politique, aux contours insaisissables, qui pourtant rase tout sur son passage, à coups de bulldozers.

Le rêve chinois est un slogan lancé en 2013 par Xi JinPing, président de la République populaire de Chine et secrétaire général du parti communiste chinois et repris à de nombreuses occasions. Il est coutume chez les dirigeants chinois de résumer en une formule frappante l’orientation qu’ils comptent donner à la politique qu’ils mèneront durant leur mandat. Le rêve chinois décliné au travers de nombreux discours, tracts, affiches, et publicités en tout genre, fait écho au rêve américain, dont il semble s’inspirer.

La doctrine reste toutefois imprécise et sujette à de multiples interprétations. De manière générale, le rêve chinois entend s’appuyer sur des traditions populaires et des vertus confucéennes pour renforcer le sentiment de patriotisme. Le magazine britannique The Economist le présente comme un mélange de réforme économique et de nationalisme véhément. Selon un politologue asiatique, le concept en soi vise trois objectifs : restaurer la gloire passée de la Chine et de l’État, rappeler le désir séculaire de modernisation du pays et maintenir la stabilité sociale.

Initialement, China Dream se prédestinait à être un court-métrage de style contemplatif. Mais après leur premier voyage à Datong, les réalisateurs Hugo Brilmaker et Thomas Licata, happés par ce qu’ils ont pu constater, sans doute même un peu révoltés, ont décidé, quelques années plus tard, de retourner dans cette petite ville, et de faire de China Dream un long métrage engagé, traduisant l’impact néfaste du capitalisme et de la modernité sur les Chinois.

La tâche était ardue : impossible de se faire passer pour des reporteurs intéressés par la politique du gouvernement Xi JinPing, toute représentation du président et du communisme chinois étant soumise au contrôle (et par conséquent à la censure, aussi). Nos deux réalisateurs ont donc redoublé de prudence et de ruse pour filmer leur dessein : ils se sont fait passer pour des touristes européens et ont utilisé de simples appareils de captation d’images, le matériel de tournage classique étant trop voyant.

Autrement dit, si Hugo Brilmaker et Thomas Licata avaient ouvertement présenté leurs intentions cinématographiques, ils n’auraient jamais pu donner naissance à China Dream , peu flatteur de la doctrine politique en place.

Tradition et modernité ne font pas bon ménage

En effet, dans le documentaire , le rêve chinois apparaît principalement comme moyen d’oppression sur les habitants de Datong et clive la ville : une partie de celle-ci, l’ancien district minier, a déjà été modernisée. Dans l’autre partie, il ne reste plus rien, si ce n’est de la désolation. Une scission éloquente où les prises de vue s’opposent – entre tradition et modernité- mais dégagent un même sentiment d’étouffement. Dans la partie réaménagée de la ville, on retrouve d’immenses immeubles, du trafic dense, de nombreux commerces, etc. De l’autre côté, il est juste question d’un grand chantier, où les grues et autres pelleteuses détruisent des maisons vétustes, vieilles de plus d’une centaine d’années. La tradition est étouffée sous la poussière et les gravats. Tout est déserté et silencieux.

C’est dans ce coin de la ville, que China Dream se concentre, là où deux des protagonistes centraux du long-métrage résident : une vieille dame âgée, qui ne sait même pas le nom de la rue où elle habite et un médecin, propriétaire d’un grand terrain et d’une maison datant de la dynastie Ming (dernière dynastie dominée par les Hans qui a régné sur la Chine du XIVe siècle à la première moitié du XVIIe siècle). Ces natifs résistent, ils ne veulent pas partir mais ils y sont contraints. Les autorités chinoises leur ont coupé l’eau et l’électricité et ont prévu de tout raser pour tout reconstruire. S’ensuit alors une question pertinente : « Cette urbanisation, n’est-elle pas aussi un moyen pour le gouvernement d’asseoir son pouvoir sur la population ? »

Plusieurs fois, l’Etat a proposé aux protagonistes un logement dans l’autre partie modernisée de Datong, dans un des immeubles derniers cris qui ont été construits, mais ceux-ci ont refusé. A la fin du film – lorsque les réalisateurs sont revenus à Datong-, on découvre que la vieille dame a fini par céder. Elle a quitté, contre son gré, la tradition pour la modernité, qui ne lui convient pas, complètement dépassée par les événements -sur lesquels elle peine d’ailleurs à s’exprimer-, elle ne connaît ni l’adresse ni l’étage de l’appartement où elle vit. Déboussolée et attristée, elle a dû laisser une partie de ses affaires à Datong.

Le médecin, lui, n’a toujours pas cédé. Il continue à vivre dans sa grande maison poussiéreuse, déconnecté de la réalité. On s’aperçoit toutefois, qu’au fond de lui, il se résigne, il sait qu’il ne gagnera pas. Telle une relique du passé, il se maintient à son histoire, à sa maison et veut la préserver, en vain. Le dernier plan du documentaire illustre d’ailleurs, symboliquement, cette situation : un arbre, au centre de Datong, industrialisée. A l’instar de l’arbre, le médecin s’enracine dans sa maison et se sait condamné malgré tout.  L’échec est accepté tout comme la perte de la tradition.

Le rêve chinois, un leurre ?

On le voit, dans ce documentaire, les seniors luttent contre le rêve chinois, ils ont du mal à l’accepter. Mais qu’en est-il de la jeune génération ? China Dream y répond au travers de son troisième et dernier protagoniste, un écolier en fin de parcours scolaire supérieur, résidant dans l’autre partie de Datong. Ce jeune s’est fait sa propre interprétation du rêve chinois : la réussite future, d’un point de vue professionnel et personnel. Participer à la prospérité de la Chine fait aussi partie de son succès. Il travaille avec acharnement, et confie qu’il est fatigué. Et pour cause, il commence les cours à 7h et les termine vers 21h, dans une seconde école où il suit des cours privés.  Ses parents ont arrêté de travailler pour l’accompagner dans la réussite de sa scolarité.

Même s’il se le cache à lui-même, on se rend rapidement compte que la pression sur cet étudiant est considérable : il n’a pas de temps pour lui et ne s’adonne à aucune passion, l’école une fois terminée, il suit des cours du soir et fait ses devoirs. Son seul souhait, aussi jeune qu’il puisse être n’est autre que de quitter Datong pour s’installer dans une ville plus grande, y travailler et faire venir ses parents quand il aura amassé assez d’argent. Est-il vraiment heureux ? Veut-il vraiment d’un avenir pareil ? Une fois de plus revient cette question incessante : « Ne serait-ce pas un leurre de l’État pour contrôler le peuple chinois, toutes générations confondues ? »

Globalement, le message de China Dream dénonce le rêve chinois et laisse planer le doute et le pessimisme. Avec des témoignages touchants, de protagonistes éreintés, fatigués par/de leur situation et leur mode de vie, le documentaire présente une Datong traditionaliste minuscule par rapport à la modernité qui l’envahit. La ville et ses habitants sont vulnérables. Ils ne peuvent renverser le cours des choses. On est touché par ce qu’ils éprouvent, leur destin scellé ne fait que refléter une triste réalité : ils ne vivent pas le rêve chinois mais le subissent.

Le documentaire se présente comme une succession de prises de vue paysages et de dialogues avec les trois protagonistes. Tout est filmé de telle sorte que d’un côté la modernité paraît immense et écrasante. D’autre part, c’est la saleté, les débris et les travaux de Datong qui rendent le peu de tradition qu’il reste insalubre et peu attractive. En tout cas, cela a eu son effet auprès du public : « Cela ne donne pas envie d’aller visiter ni de vivre à Datong » , s'est exclamée une spectatrice lors de la projection de l’avant-première de China Dream au Palace, à Bruxelles, le 24 août dernier.

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China Dream

Réalisé par Hugo Brilmaker et Thomas Licata

Belgique et Chine, 2020

76 minutes

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