critique &
création culturelle

Des gens au travail

Suicides sur tableau Excel

© Sébastien Schmit

Des gens au travail, pièce écrite et interprétée par Thibault Sartori, se présente comme un théâtre-documentaire des violences systémiques dans le monde du travail. Retour sur les stratégies brutales de France Télécom entre 2006 et 2011, qui ont poussé des hommes et des femmes vers la souffrance psychologique et, pour certains, jusqu’au suicide. Une enquête à ciel ouvert, loin des échappées vers quelques paradis artificiels ; un tableau infernal de nos vies modernes…

Astrophysicien de formation, Thibault Sartori signe ici sa première mise en scène. L’auteur nous accueille avec une photographie de lui-même, la moue boudeuse. Cette expression, confie-t-il, est l’impression vivace qu’il garde d’une amie pour exprimer le quotidien de son père, alors employé chez France Télécom. De cette anecdote muette est née l’envie d’enquêter sur le scandale des suicides au sein de l’entreprise. Le feuilleton macabre des années 2000, sur fond de restructuration et de privatisation, a mis au jour des pratiques managériales fondées sur la pression, la mobilité forcée et la déstabilisation des collectifs de travail.

Le ton est grave, le sujet sérieux… Il s’agit ici de convoquer la mémoire des morts, non par goût du morbide, mais pour dépeindre l’usure humaine. La pièce conjugue extraits de procès, archives judiciaires et témoignages. Sous forme de saynètes, on ausculte les mécanismes invisibles de cette fatigue mortelle : un employé rayé du planning sans préavis, un autre ostracisé par ses collègues de bureau, un manager sommé d’atteindre des objectifs impossibles… Le vouvoiement, le silence, l’isolement deviennent alors des poignards feutrés. Sartori cherche à dire l’indicible, à dévoiler la violence minuscule du quotidien, celle du langage lui-même. Archives à l’appui, il montre la perversité de cette sémantique qui réduit le « stress » en simple « inconfort ».

© Sébastien Schmit

L’ambiance scénique propose un plateau dynamique, modulable selon les besoins du récit. Soutenue par des jeux de lumière soignés, la scène glisse du guichet d’accueil à l’open space, du coin fumeur au tribunal. Aucun accompagnement musical, aucun effet sonore sinon quelques témoignages audios. Un rétroprojecteur utilisé par Sartori présente les fruits de son enquête. Pour donner vie à ce récit, un quatuor d’acteurs enchaîne à ses côtés une multitude de rôles : employés-fonctionnaires, agents de sécurité, managers, cadres, syndicalistes, proches des victimes... Il y a ici moins de « personnages » que d’états d’âme, moins de figures que de fragments d’humanité lentement broyés par une machine économique vorace. À travers cette belle équipe, la pièce expose une série de micro-agressions, les effets de meutes et les tabous qui les enveloppent. Entre deux claviers, on sabote le travail d’un collaborateur revenu d’un congé maladie. La dépression et le suicide sont minimisés par des discours stéréotypés invoquant la responsabilité individuelle, comme si la souffrance pouvait être isolée, placardisée, rendue coupable d’elle-même.

Malgré la lourdeur du sujet, une touche d’humour dans les dialogues vient alléger l’ensemble sans jamais en rompre la cohérence. La banalité et l’absurde s’y entremêlent, comme au détour d’une pause cigarette où des employés discutent des critères qui pourraient justifier le licenciement de l’un d’entre eux. Qui entre une mère de famille, primo-acquéreuse d’une maison, et d’un célibataire, locataire en charge de sa mère mérite de garder sa place ? La sélection du « sacrifié » apparaît alors aussi insensée qu’injustifiable, révélant la logique cruelle d’un système qui hiérarchise les existences.

Sartori parvient ainsi habilement à nous questionner tout en faisant surgir des émotions fortes. Au point qu’il m’est arrivé d’entendre, dans le public, des jurons murmurés et des mâchoires se crisper, à l’écoute des déclarations officielles tenues par d’anciens cadres de France Télécom. Cette colère est nourrie en grande partie par l’actualité brûlante. La pièce résonne avec le virage ultralibéral que connaît la Belgique. Elle rend d’ailleurs justice au travail éprouvant mené par les délégués syndicaux français, contraints de répertorier sur un tableau Excel la souffrance et la mort de leurs collègues. Un inventaire des vies brisées au travail.

© Sébastien Schmit

L’enquête de Sartori s’achève avec la décision de la Cour de cassation. En janvier 2025, le droit français a reconnu le « harcèlement moral institutionnel », permettant désormais de sanctionner non seulement des actes individuels, mais aussi des stratégies d’entreprise conduisant à la dégradation des conditions de travail. La condamnation de l’ancien PDG de France Telecom, Didier Lombard, et de ses collaborateurs marque une avancée symbolique contre des politiques managériales longtemps restées hors champ pénal.

À l’inverse, ajoute le jeune dramaturge, le droit belge demeure plus frileux. Si la loi du 4 août 1996 sur le bien-être au travail entend prévenir les risques psychosociaux, elle ne prévoit aucune sanction pénale à l’échelle institutionnelle. Or la violence au travail est souvent structurelle. À cette heure, elle s’inscrit dans des politiques budgétaires - ou idéologiques - qui fragilisent chômeurs, malades, enseignants, étudiants, associatifs, cheminots et bien d’autres encore... Ce spectacle met ainsi en garde sur l’actuel climat de tension sociale, dont les conséquences sur la santé mentale sont largement sous-estimées.

Des gens au travail est une pièce d’une rare lucidité. Elle montre comment le tissu social se délite, comment, passé un certain stade, le travail ne fait plus vivre mais vampirise. Ce théâtre-documentaire ne se contente pas de représenter : il interroge, il dérange et nous oblige à regarder en face une réalité trop souvent tue. Un théâtre de conscience, nécessaire, qui tend à la société le miroir de ses propres violences.

© Sébastien Schmit
Même rédacteur·ice :

Des gens au travail

Écriture et Mise en scène : Thibault Sartori
Avec Quentin Barbosa, Mathieu Besnard, Marie Bonnarme, Justine Rouet-Chabaux et Thibault Sartori
Scénographie : María Montero
Collaborateur et conseiller : Marie Devroux et Claire Bodelet
Costumes et Lumière : JoBaud, Florentin Nico-Crouzet
sons : Jennifer Cousin

Vu le 31 janvier 2026 aux Riches-Claires

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